Seule avec son calepin

Doctorante en littérature, musique et agriculture, Laetitia Beaumel travaille sur un projet d’autofiction hors norme
Ce contenu est produit par l'Université Laval.

Imaginez pouvoir prendre une pause des exigences du quotidien et consacrer des journées entières à sillonner une ville étrangère, en quête d’inspiration littéraire. Ce projet, probablement le rêve de tout écrivain, était celui de Laetitia Beaumel cet été. Pendant huit semaines, l’étudiante a effectué une résidence de création à Édimbourg, en Écosse.

Première artiste à bénéficier d’un nouveau programme de financement de Première Ovation consacré aux auteurs de la relève, elle devait mettre sur pied un projet d’écriture dans l’une des villes membres du Réseau des villes créatives de l’UNESCO. Si elle a choisi Édimbourg, c’est pour plusieurs raisons. «Cette ville est inspirante par son ambiance, les petites rues, l’architecture ancienne. Édimbourg a des similarités avec Québec. Elle possède une haute-ville et une basse-ville, un cœur historique et un quartier plus contemporain. Elle est effervescente durant l’été et plus tranquille l’hiver. Je trouvais que c’est une ville de contrastes très intéressante», explique-t-elle.

Chaque jour, Laetitia Beaumel enfourchait son vélo pour se perdre volontairement dans les rues de la capitale écossaise. Armée de son calepin de notes, elle noircissait des pages et des pages de textes, autant de fragments poétiques qui lui ont permis de replonger dans son passé. «Vivre deux mois de solitude m’a fait réaliser que je n’avais jamais été seule : j’ai habité avec mes parents, j’ai vécu en colocation, je me suis mariée, j’ai eu des enfants. Avec les études, je n’avais jamais eu le temps de me poser et de réfléchir aux moments marquants de ma vie», dit-elle.

Cet exercice d’introspection a été plus ardu que prévu. Il a ravivé des souvenirs de son adolescence marquée par le décès tragique de sa sœur. De ces moments de noirceur, elle a tiré de brefs textes où se mêlent réalité et fiction. Exemple : «La pluie est ici plus fine que n’importe où ailleurs, tissée à l’invisible de nos rencontres. J’ai eu des colères indivisibles ces derniers temps, et cette douceur liquide m’est tout simplement insupportable, je ne sais pas si c’est moi ou si je suis la seule langue qui bat, mais la frontière fait mal, je suis comme vous prise en cellules, et ça remonte à bien avant le cancer, celui de ma sœur morte en petits tas grisâtres, je me rappelle entrer dans la chambre de ma mère, secouer l’urne pour sentir le total désengagement de la matière.»

Ce texte et tous les autres prendront la forme d’un projet en ligne sur lequel travaille actuellement l’auteure. Une carte interactive de la ville d’Édimbourg sera accessible aux lecteurs, qui pourront cliquer sur une rue et voir apparaître ses mots. Les rues serviront ainsi de fil conducteur aux textes, chacun étant relié aux lieux visités.

D’agricultrice à poétesse

À l’image de l’originalité de ce projet, Laetitia Beaumel n’a pas le parcours typique d’une écrivaine. Française d’origine, elle a d’abord étudié le chant d’opéra à Lyon avant de se tourner vers des études à l’Université Laval. Après un baccalauréat en littérature, elle est retournée en France pour étudier… l’agriculture biodynamique! «J’avais besoin de l’air pur de la campagne. Lors de mes stages, j’ai élevé des chèvres, j’ai fait de l’apiculture, j’ai fait pousser des plantes médicinales. C’était super, mais après deux ans à me lever à 5h tous les matins, l’aspect culturel me manquait. J’avais besoin d’un équilibre entre quelque chose de concret et de spirituel.»

Avec son doctorat sur mesure, qu’elle fait sous la direction des professeurs François Dumont (littérature), Serge Lacasse (musique) et Patrick Mundler (agriculture), elle a trouvé cet équilibre. Dans ses recherches, l’étudiante s’intéresse au phénomène agriculturel, qui consiste à rapprocher le milieu culturel et celui de l’agriculture. «De plus en plus de fermes organisent des festivals de musique, des expositions de peinture, etc. Avec l’agriculture productiviste, les fêtes de village et tout ce qui constituait autrefois le tissu social ont été peu à peu évincés du milieu rural. Selon moi, la culture peut ramener de la vitalité dans ces régions.»

Dans la foulée de ce projet de recherche, la doctorante a lancé une initiative avec la coopérative La Mauve. Il s’agit de «paniers bioculturels». Chaque semaine, les abonnés au service peuvent recevoir, en plus d’une sélection d’aliments fournis par des agriculteurs, des créations d’artistes, comme une photo, un dessin, un film ou des billets de spectacle. Ce projet, financé par le Fonds de recherche du Québec et le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada, réunit plusieurs partenaires, dont l’organisme JokerJoker, l’auteur Mattia Scarpulla et l’artiste multidisciplinaire Hélène Matte.

«L’agriculture et la culture sont des mondes qui n’ont pas forcément l’habitude de se parler. Pour ma part, j’ai un pied dans ces deux milieux; je sais à la fois traire une vache et écrire un poème! Le fait de pouvoir faire des ponts entre ces deux mondes, c’est génial!», conclut Laetitia Beaumel.