Déclin d’une espèce, mort d’une industrie

CHRONIQUE / « Afin de favoriser la pérennité du caribou migrateur, le MFFP a annoncé, le 21 décembre 2016, la fermeture de la chasse sportive de ce gibier au Québec à compter du 1er février 2018, et ce, pour une durée indéterminée », écrit le ministère sur son site internet.

« En 2012, la chasse sportive a été fermée pour le troupeau de la rivière George en raison de son déclin important. Au Québec, le troupeau de la rivière aux Feuilles soutenait donc à lui seul la chasse sportive et la récolte par les Autochtones. Selon un inventaire réalisé à l’été 2016, le troupeau de la rivière aux Feuilles poursuit sa décroissance et ne compterait plus que 199 000 individus », a expliqué le ministère.

« Par ailleurs, les nations crie, inuite et naskapie assureront le suivi de leur récolte, conformément aux engagements pris en ce sens. Leur contribution est essentielle à la collecte de l’ensemble des données qui permettront d’assurer une saine gestion des troupeaux de caribous migrateurs au cours des prochaines années. »

Pas de caribous pour les pourvoyeurs

Les pourvoyeurs se préoccupent autant de la ressource que le ministère de la Faune et leurs revendications sont légitimes. On peut en effet se demander pourquoi on attribue 6500 caribous pour des activités traditionnelles aux autochtones et qu’on ne donne rien aux pourvoyeurs.

Le gouvernement aurait pu facilement octroyer 6000 caribous aux autochtones et en laisser 500 aux pourvoyeurs et ainsi assurer la pérennité de la douzaine de pourvoiries du Grand Nord. L’Association des pourvoyeurs en réclame seulement 300 pour poursuivre leurs activités commerciales, comment ça se fait que le ministère ne soit pas capable de leur donner ces permis ?

Dans le milieu, sans être des adeptes de la théorie du complot, on sent que le gouvernement souhaite la fermeture des pourvoiries de chasse et pêche pour ensuite les transférer aux Autochtones pour faciliter les négociations avec eux en ce qui a trait aux ressources minières. Personne ne veut aller sur ce terrain, mais ce sont des discussions qui se font en coulisse. La chasse et la pêche sont aussi des activités traditionnelles pour les pourvoyeurs du nord du Québec.

Depuis 2007, l’industrie de la chasse dans le Grand Nord périclite à la même vitesse que les troupeaux, et il faut convenir que cette industrie est en péril.

De plus d’un million de têtes à moins de 210 000 en 15 ans

Selon les chiffres du ministère, on trouve deux troupeaux de caribous migrateurs (ne pas confondre avec le caribou forestier qui vit plus au sud) dans le Nord-du-Québec, soit le troupeau de la rivière George et le troupeau de la rivière aux Feuilles. En raison d’un déclin démographique important, la chasse sportive des caribous du troupeau de la rivière George est interdite au Québec depuis 2012.

Selon le plus récent inventaire du ministère, effectué en 2016, le troupeau de la rivière George comportait environ 8900 caribous, soit une baisse alarmante de 98 % de sa population depuis 2001, lorsque le troupeau était estimé à 385 000 individus (au début des années 90, le troupeau de la rivière Georges comptait plus de 800 000 têtes). Le plus récent inventaire du troupeau de la rivière aux Feuilles a été réalisé en 2016 et estimait la taille de ce troupeau à 199 000 caribous, soit une diminution d’environ 67 % depuis 2001, lorsque le troupeau était estimé à environ 600 000 individus (le troupeau est passé de 430 000 têtes en 2011 à 200 000 en 2016, une diminution de plus de 50 % en cinq ans).


Selon un inventaire réalisé à l’été 2016, le troupeau de la rivière aux Feuilles poursuit sa décroissance et ne compterait plus que 199 000 individus », a expliqué le ministère.
Le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs

Entreprises au pied du mur

La compagnie aérienne Air Saguenay et les pourvoiries du Nord-du-Québec sont acculées au pied du mur devant l’inaction du ministère des Forêts de la Faune et des Parcs dans le dossier de l’interdiction de la chasse au caribou migrateur dans le nord du Québec. Ils craignent de devoir fermer leurs entreprises ou de déclarer faillite.

Jeudi matin, ils ont lancé un cri d’alarme à l’Assemblée nationale en compagnie des députés du Parti québécois Sylvain Roy (Bonaventure) et Lorraine Richard (Duplessis). En février 2016 le MFFP a interdit la chasse au caribou dans le Nord en raison de l’état des populations du troupeau de la rivière aux Feuilles. Cette interdiction de chasse met en péril l’activité économique des pourvoyeurs et l’avenir du transport aérien sur ces territoires.

Entreprises en péril

Le propriétaire de la compagnie aérienne régionale craint pour l’avenir de son entreprise. « Air Saguenay, c’est un joyau de l’économie du Québec. On est le deuxième plus gros transporteur aérien en Amérique du Nord ; on offre du service de transport à partir de 10 endroits au Québec, Saguenay, Chute des passes, Baie-Comeau, Manic 5, Havre-Saint-Pierre, Sept-Îles, Natashquan, Caniapiscau, Wabush et Schefferville. La fermeture de la chasse a un effet domino ; ça cause des dommages collatéraux à nos entreprises », a expliqué Jean Tremblay lors d’une conférence de presse.

« En fermant la chasse au caribou, Air Saguenay perd 35 % de son chiffre d’affaires. Il y a 150 emplois dans notre organisation, notre transport aérien est un service essentiel dans le Nord et on fait du transport pour 70 autres pourvoyeurs au Québec. Ces gens-là vont transporter leurs clients comment ? Les particuliers en forêt, les aviateurs privés qui viennent chercher de l’essence chez nous, y vont faire comment à l’avenir ? On a travaillé pour produire un rapport qui propose des solutions », a clamé l’homme d’affaires visiblement inquiet de la situation.

« Le facteur temps est très important, on en manque. Il s’est écoulé presque un an depuis cette décision que je considère (interdiction de la chasse) être une décision politique. Il faut une autre décision politique pour contrer les effets néfastes de l’arrêt de la chasse », a-t-il dit.

6500 caribous aux autochtones

« Il ne faut pas oublier qu’en 2010, en pleine activité du Plan nord, nous avons perdu 50 % de notre chiffre d’affaires. On a eu à se réinventer, mais avec l’interdiction de la chasse sportive on perd encore 35 %. On est déjà fragile, on a des frais fixes et ça met en péril l’entreprise », a laissé tomber l’homme également copropriétaire de la Pourvoirie de la rivière aux Feuilles.

« Les Autochtones ont 6500 caribous en vertu de la convention de la Baie-James. Nous, les pourvoyeurs, on demande 300 permis pour maintenir nos entreprises en vie. On est préoccupés par la ressource, mais pourquoi les Autochtones ont le droit à 6500 caribous et nous on a rien », a questionné le propriétaire d’Air Saguenay. « Nous sommes même prêts à donner la viande de nos chasseurs aux autochtones », a renchéri Jean Tremblay en demandant au ministre du MFFP de les accompagner dans leurs demandes.

« Avec la fermeture d’Air Saguenay, c’est le début de la fin de l’accessibilité aux territoires nordiques pour l’ensemble des Québécois », affirme le député porte-parole de l’opposition officielle pour Forêts, Faune et Parcs, Sylvain Roy.

Inquiétude

En entrevue, au lendemain de la conférence de presse, Jean Tremblay s’est montré très inquiet pour l’avenir des pourvoiries du Grand Nord québécois. « L’impact économique de la chasse au caribou dans le Nord est de 13 millions $ ; il y a 250 emplois reliés aux activités des pourvoiries et de la compagnie aérienne. Le temps presse, notre année financière se termine le 31 octobre, nous sommes en train de planifier la saison 2018, c’est important, notre industrie en dépend », dit-il.

Alain Tardif, de l’Association des pourvoyeurs du nord du Québec fait valoir que depuis la fermeture du caribou, les acteurs du milieu ont travaillé fort avec le ministère et les peuples autochtones. « Un rapport proposant des solutions a été déposé en août. Nous sommes en novembre et il ne se passe rien. Il faut que le ministre prenne connaissance de ce rapport et des solutions proposées, mais nous n’avons aucun signe de la part du ministre », a dénoncé le pourvoyeur. « Si on n’a pas d’aide, si on n’a pas de signe on ne pourra pas continuer ».