Natif de l'île de Madère, possession portugaise, Cristiano Ronaldo a débarqué sur le continent européen à l'âge de 12 ans.

Cristiano Ronaldo, l'ado déraciné

LISBONNE — Cristiano Ronaldo pourrait asseoir à jamais sa place dans la légende du football en Russie. Ne manque plus que le joyau du Mondial pour compléter la couronne du Portugais de 33 ans, déjà champion d’Europe, détenteur de cinq Ballons d’or et de cinq titres de Ligues des champions. Il pourrait faire un pas de plus vers la consécration samedi (14h) contre l’Uruguay.

«La période la plus difficile de ma vie.» Voilà comment Cristiano Ronaldo résume lui-même ses années de formation à Lisbonne, au Sporting, où le natif de l’île de Madère a débarqué seul à 12 ans. Entre larmes, parties de baby-foot, musculation et ambition sans limites.

«Quand Cristiano a atterri à Lisbonne, cela a été un véritable choc pour lui. Pour quelqu’un qui venait de Madère, c’était une ville énorme, où les gens étaient beaucoup plus distants», raconte José Semedo, resté depuis cette époque l’un des meilleurs amis de l’attaquant du Real Madrid et de l’équipe du Portugal.

Plus de 20 ans après, il reste peu de traces de la vie que menait dans la capitale portugaise le futur quintuple Ballon d’or. L’ancien stade du Sporting, où il résidait avec les autres jeunes du club, a été détruit pour permettre la construction d’une nouvelle enceinte à l’occasion de l’Euro de 2004.

Les restaurants où il avait ses habitudes ont quasiment tous fermé leurs portes, tout comme la salle d’arcade où il dépensait ses modestes économies dans des jeux de course et des parties de baby-foot. Même la pension Dom José, située en plein centre-ville, où il passa ses dernières années — il quittera son club formateur à 18 ans — avant de s’envoler pour Manchester United, a été vendue l’année dernière.

Moqueries et bagarres

José Semedo, aujourd’hui âgé de 33 ans et joueur du Vitoria Setubal, club de première division basé à une quarantaine de kilomètres au sud de Lisbonne, se souvient surtout des railleries que subissait le jeune Cristiano, moqué par ses camarades pour son fort accent de Madère.

«Il se mettait en colère et se bagarrait souvent. J’essayais de le protéger, mais il arrivait qu’il revienne à la résidence en pleurs», ajoute le Portugais d’origine capverdienne qui, comme son ami, porte des diamants aux oreilles et exhibe ses muscles sous des vêtements moulants.

La fin de semaine, Ronaldo voyait ses copains rejoindre leur famille tandis que lui devait rester à la résidence, passant plusieurs mois sans voir ses parents. Moins de six mois après son arrivée, lors des fêtes de Noël, il est à deux doigts de craquer et de rentrer à Madère. Mais, conscients de son énorme potentiel, le club et sa famille évitent un tel dénouement.

Leonel Pontes, l’homme qui l’avait repéré pour le faire venir au Sporting, prend sous son aile un garçon qui avait des difficultés évidentes à s’intégrer et qui changeait régulièrement d’école en raison de son «instabilité émotionnelle».

«À cet âge, il avait besoin de quelqu’un qui puisse remplacer ses parents. Je suis moi aussi originaire de Madère et je savais parfaitement ce que cela représentait de quitter l’île», se souvient Pontes, à l’époque recruteur et entraîneur des catégories de jeunes au Sporting.

Réveil tous les matins, contrôle de l’alimentation, trajets vers l’école et l’aéroport, contact permanent avec ses parents, balades le dimanche et même un concert de U2... L’ancien entraîneur adjoint de la sélection portugaise de 2010 à 2014 met tout en œuvre pour le jeune Cristiano, avec un seul objectif : s’assurer que le prodige reste et s’épanouisse à Lisbonne.

«Un an après son arrivée, je suis devenu son entraîneur. J’étais extrêmement exigeant avec lui, car je pouvais me le permettre grâce à notre rapport et j’étais conscient que c’était un joueur hors norme», poursuit son ancien tuteur, aujourd’hui âgé de 45 ans et devenu commentateur à la radio portugaise.

«Rien ne l’intimidait»

«Notre passe-temps, c’était l’entraînement. On allait discrètement faire de la musculation alors que c’était interdit à notre âge et on revenait avec les bras tout gonflés; alors, pour ne pas se faire repérer, on portait des manches longues et on disait qu’on avait froid», raconte José Semedo en riant.

Le milieu défensif décrit également de longues séances de un contre un sur des terrains intérieurs.Jusqu’à épuisement, Ronaldo se lestant de poids aux chevilles. Il se souvient aussi de son ami engloutissant des doubles rations à la cantine, pour cesser d’être le frêle feu-follet de ses débuts, et porter une attention particulière aux sprinteurs de la section athlétisme du Sporting pour apprendre à courir comme eux.

Même en évoluant au-dessus de sa catégorie d’âge, CR7 devient imbattable dès l’adolescence. «À chaque tournoi, il était élu meilleur joueur, il dribblait trois, quatre ou cinq adversaires et la seule solution c’était la faute. Rien ne l’intimidait», assure Semedo.

«À l’époque, sa principale ambition, c’était de rejoindre l’équipe principale du Sporting», explique Leonel Pontes. «Puis, un jour, lors d’une course d’échauffement, il demande au groupe d’aller plus vite», se souvient le technicien. «Je lui dis que ça ne sert à rien et il me répond très sérieusement : “Quand je serai le meilleur du monde, tu ne diras plus ça”. Et il avait raison.»