Deux affiches promotionnelles de Beemer, qui se trouvaient dans les gares de chemin de fer.

Ouananiche: l’histoire d’un emblème animalier

CHRONIQUE / La saison de pêche à la ouananiche s’est amorcé le vendredi 11 mai dans les eaux du lac Saint-Jean. Je profite de cette fin de semaine d‘ouverture pour rappeler que ça fait 30 ans cette année (le 21 avril 1988) que la ouananiche a été reconnue par l’Assemblée nationale du Québec comme l’emblème animalier du Saguenay-Lac-Saint-Jean.

Il est fort probable que les Montagnais (Pekuakamiulnuatsh) de Mashteuiatsh la pêchaient déjà, il y a 5000 ans dans ce qui était le Pekuakami, avant la construction des barrages. Mais c’est au milieu des années 1880 que l’homme d’affaires américain, Horace Jansen Beemer, a fait de la pêche à la ouananiche un produit touristique haut de gamme au lac Saint-Jean.

Horace Jansen Beemer.
Une vue du lac du Château Roberval.

Château Roberval, l’hôtel Beemer

Beemer avait obtenu le contrat de construire le chemin de fer Québec-Roberval et il a constaté l’abondance de ce saumon d’eau douce et son attrait pour les touristes américains. Il a fait construire le Château Roberval (l’hôtel Beemer) en 1888 qui sera agrandi en 1891. L’établissement comptait 257 chambres luxueuses et spacieuses qui accueillaient des touristes du monde entier pour pratiquer la pêche à la ouananiche.

Il a même fait construire une somptueuse auberge de 35 chambres appelée l’Island House, près de la rivière Grande Décharge. Un luxueux bateau à vapeur, le Mistassini, reliait les deux hôtels comme le fait le bateau la Tournée aujourd’hui. Beemer possédait tous les droits de pêche sur les rivières tributaires du lac. Il a même fait construire une pisciculture pour ensemencer des ouananiches dans le lac.

Roger Lajoie, ancien directeur de la Société historique du Lac-Saint-Jean que j’ai joint par téléphone à son domicile mercredi dernier a pu jeter un oeil sur le registre de l’Island House.

«Des 100 signatures que j’ai consultées, la clientèle venait de Moscou, de Tokyo, de Paris, d’au moins 35 États américains et de partout dans le monde. Beemer faisait la promotion de ‘‘Fishing on lake St-John’’ sur des affiches installées dans les gares de chemin de fer aux États-Unis. Il a été le premier à faire de la ouananiche un produit d’appel touristique au lac Saint-Jean», fait valoir celui qui a fait partie du comité qui a initié la démarche pour faire de la ouananiche l’emblème animalier régional.

Roger Lajoie recommande entre autres le livre A Tale of Lake St. John de Eugene McCarthy, disponible en ligne sur le site de l’Université York. «Il raconte les parties de pêche de l’époque Beemer, un très beau document historique», dit-il.

Le livre A Tale of Lake St. John, de Eugene McCarthy.
Une pêcheuse de ouananiche au lac Saint-Jean.

Un emblème pour la région

En fait l’idée d’un emblème est venue de deux biologistes du MLCP (ministère du Loisir de la Chasse et de la Pêche) en 1985, Alain Lapointe et le regretté Pierre G. Vaillancourt autour d’une bière amicale. «On cherchait une façon de mobiliser la population autour de la ouananiche pour trouver du financement pour la construction d’une pisciculture, et c’est là qu’on s’est dit: ‘‘Pourquoi on n’en ferait pas notre emblème animalier régional?’’», se souvient le biologiste à la retraite qui a conservé toutes ses archives personnelles sur le sujet. 

Il a rédigé en 1985 un document intitulé «Situation de la ouananiche du lac Saint-Jean dans une perspective historique». Pour une des premières fois, Lapointe fait le lien entre Beemer et son associé B.A. Scott. Ce dernier avec le roi du tabac, J. Buchanan Duke, se sont associés avec Wiliam Price pour construire le barrage d’Isle Maligne. Il s’agit d’un document historique très étoffé sur l’histoire de notre emblème animalier et le développement du Saguenay-Lac-Saint-Jean.

«La ouananiche est clairement à l’origine du développement industriel de la région et c’est Beemer avec ses activités touristiques de pêche qui a fait découvrir notre territoire aux riches industriels américains», fait valoir le biologiste qui est toujours actif même à la retraite.

Pisciculture de Beemer à Roberval.
Le projet original de l’événement ouananiche, dont 35 tacons-sites ont été réalisés sur le territoire de la région par les artistes Alain Laroche et Jocelyn Maltais.

Appui unanime des municipalités

«Avec mon collègue Roland Bélanger de la Société historique du Saguenay, nous avons créé le comité pour faire de la ouananiche l’emblème animalier de la région. À l’époque nous avons reçu l’appui des 60 municipalités du Saguenay-Lac-Saint-Jean, se souvient Roger Lajoie. Ce fut un des beaux dossiers régionaux que nous avons menés.»

C’est le député de Dubuc, Hubert Desbiens, qui avait demandé l’adoption de la ouananiche comme emblème animalier. La motion du député de Dubuc se lit comme suit: «Que l’Assemblée nationale s’associe à la volonté du Saguenay-Lac-Saint-Jean afin que la ouananiche soit reconnue comme emblème animalier de cette région», une motion adoptée par l’assemblée.

Le ministre du MLCP de l’époque, le député libéral Yvon Picotte, avait soutenu cette démarche en suggérant que toutes les régions du Québec adoptent aussi un emblème animalier. «C’est une décision qui ne nous convenait pas, on ne voulait pas attendre que toutes les régions du Québec se choisissent une bibitte avant qu’on reconnaisse notre démarche», se souvient Alain Lapointe.

Je siégeais sur ce comité de l’emblème animalier en 1988. Après l’adoption par l’Assemblée nationale, on cherchait une façon de marquer l’imaginaire des gens avec notre emblème. On ne voulait pas que la ouananiche finisse sur un vulgaire en-tête de lettre ou sur une quelconque épinglette. J’avais proposé de construire une immense ouananiche en aluminium aussi haute que la tour Eiffel sur l’île Beemer à Alma. L’immense poisson aurait reposé sur 60 blocs de granit pour représenter l’appui des 60 municipalités.

Alain Laroche et Jocelyn Maltais, les porteurs de l’emblème animalier depuis 25 ans avec l’événement ouananiche et les tacons-sites.

Les porteurs de l’emblème

Finalement ce sont les artistes Alain Laroche et Jocelyn Maltais qui ont reçu le mandat de trouver un projet pour faire rayonner la ouananiche comme emblème de la région. «Au début on voulait dessiner une ouananiche sur le territoire en faisant 60 feux de bois qui pourrait être détecté par un satellite pour en faire une photo. Nous avons travaillé avec les spécialistes de l’UQAC à l’époque et il aurait fallu 34 cordes de bois par feu pour être détectable par le Landsat [programme spatial d’observation de la Terre]», rigole Alain Laroche lors d’une entrevue téléphonique.

Les deux artistes ont finalement opté pour l’événement ouananiche, une démarche artistique reconnue partout dans le monde qui a porté l’image de l’emblème pendant 25 ans. «Nous avons mis en marche un projet pour construire 60 tacons-sites (symbole des 60 municipalités ayant appuyé le projet) sur l’ensemble du territoire de la région à cinq kilomètres de distance. Chaque tacon-site a été un événement pour les populations locales où ils ont été installés» met en relief Alain Laroche.

Le duo qu’on pourrait honorer du titre de «porteurs de l’emblème» ont cessé leurs activités de création de l’événement ouananiche en 2015, la fin d’une aventure qui a commencé en 1990. «Nous avons pris soin de léguer la continuité de notre oeuvre aux artistes de l’IQ atelier d’Alma. Nous avons réussi à aménager 36 tacons-sites sur une possibilité de 60, l’oeuvre n’est pas terminée, d’autres prendront la relève pour continuer de faire rayonner la ouananiche partout dans le monde», fait valoir Alain Laroche.

La ouananiche n’a pas encore raconté toute son histoire. Je voulais juste rappeler aux pêcheurs, en cette fin de semaine d’ouverture de la pêche, que le poisson au bout de leur ligne est beaucoup plus gros qu’ils l’imaginent, et qu’il n’est pas un trophée, mais un emblème.