Le bar rayé se montre très discret dans les eaux du fjord cet été.

Le mystère des bars rayés du Saguenay

CHRONIQUE / Alors que l’été dernier, les pêcheurs s’emballaient face à l’abondance du bar rayé dans le Saguenay et que les gestionnaires de rivières s’inquiétaient de les voir entrer dans les fosses à saumon, ce nouveau venu de la faune halieutique se montre très discret dans les eaux du fjord cet été.

Une équipe de spécialistes du bureau régional du ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP) avait les budgets nécessaires pour capturer 320 bars rayés pour déterminer à quelle population ils appartiennent (Miramichi ou fleuve Saint-Laurent) et documenter son régime alimentaire pour savoir s’il peut avoir un impact sur les saumoneaux, les truites de mer et l’éperlan.

«Cet été, la migration tardive des bars rayés dans la rivière Saguenay a retardé le projet. Leur arrivée était attendue à la mi-juin, alors qu’ils sont arrivés vers la mi-août. Nous avons consacré 20 jours d’échantillonnage répartis entre le 11 juin et le 7 septembre pour un total de 200 heures de pêche. Au total, 16 bars rayés ont été capturés ou 0,08 bar rayé par heure de pêche. Par comparaison, en 2017 le succès était de 1,9 bar rayé à l’heure. Le niveau d’abondance en 2018 était clairement plus faible qu’en 2017», indique la biologiste responsable du projet, Karine Gagnon

« L’an dernier, on pouvait capturer 40 bars rayés en 24 heures alors qu’on devait se familiariser avec les équipements et trouver les endroits de pêche, car nous en étions à notre première expérience. Nous avons procédé selon les mêmes méthodes que l’an dernier et la semaine dernière, nous avons fait zéro capture», explique la biologiste, un peu surprise par ce phénomène.

«En plus, cette année, une veille de la présence de l’espèce était faite par les gestionnaires des rivières à saumons aux passes migratoires ou aux barrières de comptage et aucun bar n’a été aperçu», ajoute-t-elle. Les gestionnaires de rivières à saumon avaient même des permis scientifiques pour capturer des bars pour évaluer le contenu de leur estomac, mais aucun spécimen ne s’est rendu dans les rivières à saumon.

Étude en cours
«En novembre prochain, le relevé des 20 bornes hydroacoustiques, déployées dans la rivière Saguenay entre Jonquière et Tadoussac, permettra d’obtenir des informations plus détaillées sur la migration des bars. Ces bornes enregistrent le passage des bars rayés muni d’un émetteur acoustique. À l’échelle du Québec, le MFFP avait muni environ 150 bars d’un émetteur, dont 40 dans la rivière Saguenay. Les résultats concernant l’origine des bars qui fréquentent la rivière Saguenay seront connus l’hiver prochain», indique la biologiste qui n’a pas d’explication pour le moment sur le changement de comportement du bar rayé.

«Les 16 bars que nous avons capturés cet été feront l’objet d’analyses microchimiques des écailles et des otolithes (structure de l’oreille interne du poisson) dans les laboratoires de l’UQAC en collaboration avec le titulaire de la chaire de recherche sur les espèces aquatiques exploitées, Pascal Sirois», fait valoir la biologiste, précisant que l’identification des contenus stomacaux sera aussi faite au cours de l’hiver.

Karine Gagnon indique que différentes hypothèses sont présentement à l’étude pour expliquer pourquoi le comportement des bars rayés observé en 2018 est différent des dernières années. Ce n’est jamais simple avec la faune aquatique. Rappelons qu’il a fallu plus de 25 ans pour comprendre le cycle proie-prédateur entre la ouananiche du lac Saint-Jean et la population d’éperlans.

Un cycle dans le Saguenay?
On peut s’imaginer que le comportement du bar rayé doit avoir un rapport avec l’abondance de nourriture disponible dans le Saguenay. Par les années passées, l’éperlan arc-en-ciel s’est montré très abondant dans le fjord si l’on se fie aux succès de pêche des adeptes de pêche sous la glace. Sauf que l’hiver dernier, le succès de pêche à l’éperlan a été moins bon que par les années passées. Est-ce que le garde-manger commence à se vider?

Si l’on considère que les populations de sébastes ont explosé ces dernières années et que la migration de bars rayés n’a cessé de croître depuis dix ans, on peut se demander si nous ne sommes pas face à un cycle d’abondance et de rareté d’éperlans comme cela se produit dans le lac Saint-Jean? Le MFFP devra mettre les bouchées doubles en ce qui concerne les acquisitions de connaissances sur le Saguenay pour comprendre ce qui se passe avec les espèces halieutiques.

Pour le moment, les amateurs de pêche doivent oublier l’ouverture de la pêche au bar rayé dans le Saguenay à court terme, l’acquisition de connaissance va permettre d’en savoir plus alors que les résultats de recherches devraient être connus à la fin de l’année.

En attendant, chers amis pêcheurs, rappelez-vous que vos données font partie des éléments de recherche. Le MFFP distribue environ 150 carnets du pêcheur aux adeptes du Saguenay et qu’à peine une quarantaine sont retournés avec des informations sur le nombre de prises. Les gestionnaires des activités de pêche blanche doivent prendre les devants et mettre en place un système d’enregistrement des captures sur les glaces du Saguenay pour avoir une meilleure lecture que celle qu’on peut faire sur les réseaux sociaux.

Espèce menacée
En guise d’information, Karine Gagnon rappelle qu’en général, les bars rayés qui fréquentent la rivière Saguenay proviennent de la population du fleuve Saint-Laurent, réintroduite en 2003 et protégée par la Loi sur les espèces en péril du gouvernement fédéral. À ce titre, il est interdit de capturer les individus de cette population.

Par contre, en 2016 et 2017, des bars rayés provenant de la population sud du golfe du Saint-Laurent ont aussi été détectés dans le Saguenay. Cette population est abondante et elle est de plus en plus présente dans l’estuaire maritime du fleuve Saint-Laurent. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’au Québec, la zone où la pêche est permise à cette population a été agrandie en 2018 (Côte-Nord et nord de la Gaspésie).

«Compte tenu du haut niveau de protection du gouvernement fédéral pour le bar rayé du fleuve Saint-Laurent, il est interdit de le pêcher et les biologistes doivent détenir un permis scientifique particulier pour procéder à des études», a expliqué Karine Gagnon.