Une région à construire

L’auteur de cette lettre d’opinion est Jean Wauthier, ancien directeur des affaires publiques à l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC) et président du Conseil régional de concertation et de développement (CRCD) de 1989 à 1995.

Dans son éditorial du 6 juin denier, Denis Bouchard invite la région à une réflexion sur son avenir. Bien sûr, l’idée n’est pas inédite, mais parfois les expériences du passé peuvent encore être d’actualité ou, à tout le moins, nous inspirer à mieux réfléchir collectivement sur ce que l’on pourrait devenir…

La région a tenu plusieurs exercices de concertation, au cours des dernières décennies, dont certaines ont été plus probantes que d’autres. Les sommets de 1984 et de 1991, la planification stratégique de 1995 et le rendez-vous des régions de 2002, sans oublier les nombreuses planifications sectorielles.

Chaque fois, on se devait d’être novateurs afin de trouver la recette miracle qui permettrait à la région de se donner l’architecture lui permettant d’affronter les nombreux changements auxquels elle était confrontée. Tout le monde a été mis à contribution. Institutions d’enseignement, entreprises publiques et privées, chambres de commerce, syndicats, groupes sociaux, élus municipaux et provinciaux, et j’en passe.

Bien que cette recette miracle n’ait jamais été trouvée, ce serait malhonnête de dire que cela n’a rien changé. De nombreux projets ont émergé de ces réflexions et des réalisations importantes ont vu le jour. Vouloir en faire une brève énumération risquerait de ne pas rendre justice à l’ensemble de l’oeuvre, parce qu’au final, la région tout entière avait parlé.

Cela a également permis de voir naître des partenariats solides et durables dont certains ont résisté au temps. D’autres, par contre, ont sombré dans l’oubli, ou le corporatisme aurait sérieusement eu besoin d’un rappel à l’ordre.

Cela dit, la région fait face encore une fois à des jours difficiles, auxquels vient s’ajouter la pandémie, qui risque de laisser des blessures incurables. Il faudra beaucoup d’imagination et probablement plus qu’une réflexion collective pour en masquer les cicatrices et affronter les difficultés que cela provoquera.

Faut-il pour autant baisser les bras et s’en remettre à la décision des autres ? Surtout pas !

Parfois, les pires catastrophes peuvent aussi laisser place à des opportunités jusqu’alors invraisemblables.

C’est Winston Churchill qui disait, et je le cite, « un pessimiste voit la difficulté dans chaque opportunité ; l’optimiste voit l’opportunité dans chaque difficulté ».

Alors, soyons optimistes !

Il est peut-être temps d’accepter l’invitation de Denis Bouchard à une grande réflexion et profiter de ce contexte, où tout le monde se dit que le lendemain ne doit pas être comme la veille, pour réfléchir ensemble et décider nous-mêmes de ce que sera demain.

Bien sûr, une telle démarche ne se fera pas sans heurts et bousculera des croyances et habitudes qui sont ancrées dans notre quotidien depuis trop longtemps. Il faudra également tenir compte des réalités du 21e siècle, comme l’environnement, le numérique et la migration. Non pas comme un dogme, mais comme une occasion ; non pas comme une contrainte, mais comme un outil ; non pas comme une renonciation, mais comme une fenêtre.

Cela nous obligera à laisser de côté corporatisme et égocentrisme. Cela exigera écoute, abnégation et ouverture, mais surtout, cela commandera beaucoup de courage.

On ne peut plus réfléchir en essayant de reproduire le passé, mais on peut le faire en s’appuyant sur ce vécu.

Cette région a été bâtie sur l’exploitation des ressources naturelles par des capitaux extérieurs et cela, il faut l’avouer, nous a bien servis dans l’ensemble. On ne doit pas ignorer cette réalité, mais plutôt en modifier sa marche et assurer que nous serons dans l’avenir partenaires dans une exploitation et une utilisation responsable de ces ressources.

La finalité n’est pas de montrer la porte à ceux que nous avons accueillis sans mot dire, mais de leur signifier que désormais, la région a besoin d’eux comme partenaires, et non comme occupants.

Mais ce vécu, qui nous a caractérisés pendant plus d’un siècle, ne doit pas servir comme seul fil conducteur de notre réflexion.

Il faut ouvrir grands les yeux et regarder près de nous pour constater que cette région possède ce que bien d’autres ne pourraient espérer, même dans leurs rêves les plus insensés.

Alors, fini le temps des expectatives et du quémandage.

Terminé l’espoir que demain sera peut-être meilleur.

Et surtout fini la recherche du coupable ou de l’ennemi…

Le temps est venu pour cette région de se regarder en face et de se demander si elle est capable de faire bloc pour devenir ce qu’elle aura décidé, sans toujours être à la remorque des autres.

Tout est en place pour être différents et devenir attrayants ; il n’en tient qu’à nous de faire ce choix…

Maintenant la question qui tue… Qui présidera cette grand-messe ?

Avec le temps, les gouvernements ont éliminé nos structures régionales qui avaient la légitimité de convoquer les principaux acteurs de la région à une grand-messe de concertation.

Les aspirations jacobines de nos élus provinciaux ont réussi à enterrer toutes ces structures, mais soyons francs, cela a aussi fait l’affaire d’une bonne majorité de nos élus locaux.

Je n’ai pas vu beaucoup d’opposants monter sur l’hôtel du sacrifice pour s’y opposer.

Peut-on demander aux maires, qui ont une vocation locale, ou aux préfets, dont l’imputabilité est territoriale, d’assumer ce leadership régional ?

Poser la question c’est y répondre, surtout que c’est dans leur ADN de s’en tenir au rôle qui leur est dévolu, et on ne peut pas leur reprocher.

Alors, la question demeure toujours sans réponse…

Qui ?