Un levier régional négligé

OPINION / L’auteur de ce texte d’opinion est Marc-Urbain Proulx, professeur au Département des sciences économiques et administratives de l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC) et responsable du Centre de recherche sur le développement territorial. Titulaire d’un doctorat en économie régionale, il a notamment rédigé l’ouvrage Le Saguenay–Lac-Saint-Jean face à son avenir (Vision 2025).

L’éventuel établissement d’une usine de liquéfaction du gaz naturel par le promoteur Énergie Saguenay suscite déjà un important débat. En toile de fond, il oppose des arguments autour de deux types d’usage pour le fjord du Saguenay, selon deux horizons temporels différents.

Dans une région en manque de mégaprojets moteurs pour son développement, le projet GNL illustre que le site portuaire de Grande-Anse pourrait profiter de la lente transition énergétique mondiale par le transbordement très actuel du gaz naturel qui, de toute manière, fera encore partie de l’équation de l’offre mondiale au cours des prochaines décennies.

D’importantes retombées économiques immédiates sont perçues par la classe d’affaires. Du côté de l’environnement, les intérêts reliés à l’importante valeur écologique de cette magnifique région sont défendus. Malgré ses effets positifs déjà réels, cette posture écologiste inscrit ses retombées économiques surtout dans le futur en anticipant l’impératif virage environnemental qui tarde trop à se mettre radicalement en œuvre sur cette planète.

A priori opposées, les deux positions possèdent néanmoins des éléments communs. L’inventaire complet des divergences et des convergences sera l’œuvre des analystes de la faisabilité. Pour l’instant, le point concernant la dotation régionale en énergie renouvelable apparaît crucial puisque cet avantage de la nature représente et représentera la principale source de création de richesses au Saguenay–Lac-Saint-Jean. Avec son environnement généreux en biomasse, gisements éoliens, petite hydraulicité, solaire, marées motrices, géothermie, le Royaume s’avère en effet très bien pourvu pour s’inscrire dans la production supplémentaire d’énergie renouvelable que la vigoureuse demande mondiale actuelle et anticipée assure la rentabilité. Des mégawatts sont à portée de main.

Selon cette perspective, les intérêts supérieurs de la région seraient bien servis par une réflexion collective articulée sur sa vocation énergétique traditionnelle, qui nécessite d’être réactualisée dans le contexte contemporain en évolution rapide. Le projet GNL d’Énergie Saguenay pourrait être un incitatif en ce sens. Il devrait l’être afin d’élargir le débat de manière à saisir la globalité régionale de l’enjeu énergétique.

Précisons à cet effet qu’une telle réflexion collective régionale ne part pas de zéro. Déjà, Hydro-Jonquière a été créée en 1914 par le réfléchi conseil municipal du maire J.-H. Brassard. Fut mise sur pied une propriété collective qui engrange toujours et encore les profits de sa production d’énergie au bénéfice de la population. Malgré cet acquis communautaire original, qui aurait pu stimuler une prise de conscience élargie, la réflexion collective sur la prise en main de l’énergie fut trop négligée dans le passé.

Pour cette raison, le groupe Vision 2025 de l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC) a organisé un forum régional sur le thème général de l’énergie renouvelable, le 31 août 2007. Plusieurs constats, stratégies et projets y furent présentés, discutés, bonifiés, avalisés. Dans la foulée, la Société de l’énergie communautaire du Lac-Saint-Jean fut créée afin de mettre de l’avant le projet hydroélectrique complexe sur la rivière Ouiatchouan. Ce fut un véritable succès collectif. Ce levier original de développement régional vient de terminer sa deuxième réalisation avec la mise en œuvre des installations de la 11e Chute, sur la rivière Mistassini. L’œuvre collective de cette société va se poursuivre. Dans le même élan de prise en main, Saguenay a acquis et rénové en 2009 les équipements hydroélectriques établis jadis sur la rivière Chicoutimi. Ce fut un très bon coup pour les citoyens. Nous pensons que le cumul d’expertise et de capitaux va continuer autour de ce levier économique.

Par ailleurs, dans la région, les expérimentations dans la production d’énergie tirée de diverses sources renouvelables se sont multipliées récemment avec la biomasse, la géothermie et le solaire. D’autres projets sont latents, incluant ceux de l’énergie éolienne et des petites centrales hydroélectriques. Des inventaires régionaux furent effectués en détail. Aussi, et non le moindre, le Cégep de Jonquière possède désormais une spécialité dans les technologies des énergies renouvelables (TERRE), avec une formation reconnue (AEC), des laboratoires-terrains ainsi qu’une chaire de recherche appliquée. Cette spécialité collégiale stimule et fertilise l’expertise déjà bien présente dans de nombreuses organisations des secteurs privé, public et collectif.

Bref, le Saguenay–Lac-Saint-Jean possède les facteurs de base pour mieux s’approprier collectivement les enjeux de l’énergie renouvelable selon une vision de diversification économique. Dans le débat actuel à propos du projet GNL proposé par Énergie Saguenay, une commission régionale multipartite et indépendante devrait être instituée pour mieux appréhender globalement l’avenir dans ce champ porteur d’activités économiques. Malgré leur agenda chargé, nos élus devraient agir avec diligence pour les intérêts supérieurs de la région.