Ghislain Gagnon, fondateur du Zoo sauvage de Saint-Félicien.

Un autre regard sur la nature

Je dois être le seul camelot au Québec à avoir été payé par un... singe. Ça ne se peut pas, que je vous entends murmurer. Et bien, quand on a eu comme voisin Ghislain Gagnon, fondateur du Zoo sauvage de Saint-Félicien, l'anecdote semble plus probable.
Au début des années 80, Ghislaine et Ghislain Gagnon décident d'adopter un chimpanzé rejeté par sa mère. Il le nomme Benji et il devient comme le 4e enfant de la famille. Habillé d'une couche et d'un t-shirt, il accourait avec deux pièces de 25 cents pour me payer «sa copie» du Progrès-Dimanche qu'il rapportait à sa "mère", poussant de grands cris de joie. Ébahi, j'enviais les Gagnon d'avoir un si amusant compagnon. Mon frère Alain et moi trouvions toutes sortes de raisons pour aller rendre visite à Benji qui devint rapidement l'attraction du quartier.
Il fallait drôlement aimer les animaux pour adopter un singe. Cette adoption représente le symbole de l'amour que vouait Ghislain Gagnon pour les bêtes. J'aimerais bien partager aujourd'hui avec Ghislaine, sa femme, sur cette expérience singulière qui a marqué la famille.
Mon enfance est peuplée de souvenirs de cet homme généreux aux grosses mains imposantes.
Je détestais tondre la pelouse de son terrain. Pourquoi y avait-il tant d'arbres? C'est fatigant faire le tour. Par contre, les oiseaux virevoltaient autour de ma tête. Les majestueux pins et sapins servaient de magnifiques cachettes pour nos jeux enfantins.
Quelques années plus tard, bien assis sur une bûche de bouleau, au coeur de son royaume, les Sentiers de la nature, Ghislain m'entretient sur la façon dont se nourrissent les caribous. Le soleil plombe. Une "balade" passe près de nous. Nous sommes les deux seuls êtres humains en liberté avec une panoplie de bêtes. Il fallait le faire et y penser; enfermer les humains dans des cages roulantes. Cette idée de génie a permis au zoo de devenir le TGV du tourisme régional.
Les orignaux s'approchaient, sentant l'odeur rassurante du père du zoo. Il avait même réussi à apprivoiser un ours. Peut-être était-il comme le docteur Dollitle; en mesure de parler aux animaux. Témoin privilégié, j'avais le gros museau de la «bête lumineuse» qui me soufflait dans le cou.
Pays de l'Ashuapmushuan
Ghislain avait un autre rêve. Celui de recréer le pays de l'Ashuapmushuan. Lieu historique amérindien situé au confluent des rivières Ashuapmushuan, Marquette et Chigoubiche. Trois fois, je me suis rendu sur place. Ghislain racontait avec passion le destin tragique de plusieurs Amérindiens, les histoires peu connues du poste de traite, du trappeur Nicolas Pelletier et de la mort mystérieuse d'Auguste Lemieux. Cet ambitieux projet n'aura jamais vu le jour.
Ghislain était tellement captivant que j'avais réalisé deux émissions d'une heure "Portait" pour la télévision communautaire. Son témoignage du drame de la Manouane alors qu'une expédition au caribou tourne au cauchemar me restera longuement dans la mémoire. Deux hommes périssent noyés, Roger Bilodeau et Jacques Larouche. Et Ghislain, in extremis, avec l'aide d'un chien réussit à secourir Rodrigue Castonguay.
Émouvoir un ministre
Ghislain parlait toujours avec son coeur. Dans une autre vie, alors que j'étais conseiller en communication à Développement économique Canada, le ministre du temps, Martin Cauchon, avait fait une annonce surprise de plus de 10 M$ pour le Boréalium. Il n'était pas planifié que Ghislain prenne la parole. Par respect pour l'homme, j'en avais décidé autrement. Le discours poignant qu'il avait livré avait fait couler une larme d'émotion sincère au ministre.
Plus je me plonge dans mes pensées, plus les souvenirs de Ghislain se fracassent dans ma tête. Comme celui d'avoir paralysé, en partie, les travaux du nouveau pont de Saint-Félicien en 2011 pour sauver une outarde blessée.
Aujourd'hui, je me sens un peu orphelin comme bien des gens de Saint-Félicien. Ghislain a fait partie de ma vie, de mon enfance à aujourd'hui. Merci Ghislain de m'avoir partagé cette passion pour la nature. Ton enseignement m'a permis de regarder autrement la beauté qui nous entoure.
Ils sont trop peu nombreux les rêveurs et visionnaires de ton espèce. Heureusement, tu as transmis ce don à ton fils Dany.