Voir les jeunes d'un oeil positif

On associe souvent le mal de vivre à la période de l’adolescence. À tort ou à raison ? La cotitulaire de la chaire VISAJ et professeure au département des sciences humaines et sociales de l’UQAC, Marie-Christine Brault, s'exprime sur le sujet.

Associer adolescence et mal de vivre est plutôt commun. Depuis que l’idée de l’adolescence a émergé dans les familles bourgeoises au 18e siècle, puis reprise par la psychologie au début du 20e siècle, une charge négative y est associée. Bien que l’adolescence et la jeunesse constituent l’espoir du maintien, voire du renouvellement, de la société, elles sont en même temps identifiées comme une menace à l’ordre social. Irresponsabilité, apathie, délinquance sont souvent utilisées pour décrire cette période de vie au contour flou située entre l’enfance et l’âge adulte. Plus récemment, les problèmes de santé mentale des adolescents sont de plus en plus mis de l’avant et tendent à proposer une vision de l’adolescence déprimée, anxieuse, où le mal-être l’emporte. Ces idées sont sans aucun doute renforcées par la place prépondérante que prend la santé dans notre société actuelle, par l’intervention de la médecine sur plusieurs aspects de nos vies et l’utilisation répandue des médicaments psychotropes, par les taux élevés de suicide (2e cause de décès chez les moins de 17 ans (INSPQ, 2017)) et l’augmentation de certains problèmes de santé mentale, dont l’anxiété. N’oublions pas que les jeunes ne vivent pas en vase clos : leur environnement social, comme la famille et les amis, a une importance capitale sur leur vie et leur bien-être.

Le mal de vivre n’est pas le propre de l’adolescence. Le mal de vivre s’est développé dans les sociétés contemporaines, individualistes, où, comme l’a écrit Alain Ehrenberg dans la Fatigue d’être soi, la responsabilité, l’initiative et l’autonomie sont des valeurs suprêmes qui pèsent lourd sur les individus. Alors ne parler que de l’adolescence et du mal de vivre ne serait pas rendre justice à ce stade de vie. Oui, les jeunes vivent des bouleversements hormonaux, corporels, psychologiques, sociaux et relationnels durant cette période. Ils sont en pleine appropriation identitaire, ils testent les limites, développent leur autonomie, ils sont en transition vers la vie adulte, qui soit dit en passant ne cesse de s’éloigner, on parle désormais de postadolescence… Insistons toutefois sur le fait que la grande majorité des adolescents vont bien et sont heureux. Selon des données de Statistique Canada, en 2012, près du 3/4 des jeunes de 15 à 24 ans jugent leur santé mentale comme très bonne ou excellente et 97 % sont satisfaits ou très satisfaits de leur vie. Alors, pourquoi ne pas aborder plutôt la question de l’épanouissement à l’adolescence ?

Sans nier les problèmes ni leur gravité, gardons en tête que l’adolescence est une période positive. De plus en plus d’études tentent justement de mieux comprendre le bien-être des jeunes et de mettre de l’avant leurs caractéristiques positives. Je regarde autour de moi, je vous invite à faire de même. Les adolescents que je vois sont drôles, touchants, débrouillards, résilients, créatifs, réactifs, enthousiastes, capables, empathiques, certes aussi parfois gênés, peu (ou trop) sûrs d’eux, parfois insolents, fougueux et arrogants, mais ils vont bien et valent la peine qu’on en parle positivement. Envisager l’adolescence du point de vue de ses forces nous permettra d’apprécier davantage les jeunes, d’entrer en contact avec eux sans en avoir peur et éventuellement d’améliorer leur bien-être. Les intégrer davantage, arrêter de les confiner dans des espaces bien délimités, comme les sous-sols des bungalows, et à des rôles de second plan, nous permettrait de pouvoir profiter de leurs ressources, de leur énergie, de leurs idées nouvelles. Les intégrer davantage nous permettrait également de mieux comprendre leurs préoccupations et faire en sorte qu’ils se sentent davantage écoutés. 

À mon sens, au lieu de mettre l’accent sur le mal de vivre des adolescents, on devrait plutôt se préoccuper des inégalités sociales qui les touchent. À l’heure actuelle, les adolescents québécois ne possèdent pas tous les mêmes chances face à l’éducation, la santé et au bien-être… mais ça c’est l’histoire d’une autre chronique !

Marie-Christine Brault,

cotitulaire de la chaire VISAJ et professeure au département des sciences humaines et sociales de l’UQAC