«À Roberval, comme dans presque tous les endroits de la planète, c'est l'imposition du changement qui dérange.»

Un racisme instinctif

LA TRIBUNE / Musulmans et Québécois: comment l'islam peut-il se vivre au Québec? Sébastien Lévesque, professeur de philosophie au Cégep de Jonquière, et Chantale Potvin, auteure et enseignante à Roberval, se penchent sur la question.
Chantale Potvin, auteure et enseignante à Roberval
Si ma ville, Roberval, est prête à accueillir des musulmans ? Évidemment, les 10 000 Robervalois formuleraient 10 000 réponses. Or, plusieurs points de vue reposent sur l'échiquier. Ces idéologies varient simplement en termes de tolérance, car si on demande à Roberval si elle est prête à accueillir un gars de Saint-Edmond-les-Plaines, la question ne se pose pas, même s'il est un pur étranger.
Certains répondront NON en hurlant presque qu'ils sont prêts à faire du temps en prison pour protéger leur pays, leur territoire, leur langue, leurs femmes. Quelques années avant la mort de mon père, la Une d'un journal stipulait qu'un conseil municipal avait interdit à un citoyen québécois de tondre son gazon le vendredi, entre telle heure et telle heure, car son voisin priait. Il fallait garder le silence absolu... Les pantoufles de mon père boucanaient, il rageait comme un taureau prêt à l'attaque. « Quoi ? Moi, je m'achèterais une moissonneuse-batteuse pour faire mon gazon et j'enlèverais le "muffler" pour que ça fasse encore plus de barda !». Et je vous épargne la demi-heure qui a suivi... Par son âge, ses valeurs, son éducation judéo-chrétienne et son histoire, mon père est représentatif de beaucoup, beaucoup... Beaucoup de Québécois !
Comme si tous les islamistes étaient des terroristes parés à exploser au nom d'Allah, juste le mot « musulman » les fait frémir. Ils refusent catégoriquement de faire entrer ces « fous furieux » dans leur ville. En savoir un près d'eux est un danger de mort imminente. L'amalgame des mots « terroristes », « musulmans » et « êtres malsains » est incontournable. La méconnaissance, la généralisation et la haine règnent ! En tête, ils voient les images sanglantes de tueries épouvantables qui défilent et, selon eux, les 1,6 milliard d'humains qui adhèrent à cette religion sont tous des tireurs fous qui ont des valeurs archaïques, violentes et sexistes.
Les apeurés du changement
À Roberval, comme dans presque tous les endroits de la planète, c'est l'imposition du changement qui dérange. Il faut manger ceci. Il faut porter cela. Il faut enlever ce signe religieux sur le mur de la classe, de la mairie. Voici ! Voilà ! Les impératifs s'accumulent. Plusieurs croient que tous les musulmans qui débarquent au Québec exigent de tels accommodements. Pourtant, après avoir interrogé des musulmans qui vivent à Roberval, aucun - absolument aucun - n'a formulé une telle demande relative à l'Islam.
Une autre crainte persiste. Que viendront-ils faire à Roberval alors que les gens d'ici ont de la difficulté à avoir du travail ? « Quand je suis arrivé ici, j'ai ouvert ma propre entreprise et je donne de l'emploi. Je paie mes impôts et je ne suis pas une lourdeur pour le système, loin de là. En général, c'est le rêve que nous avons lorsque nous nous déracinons de notre pays, lorsque nous quittons les nôtres. Malheureusement, plusieurs ne travaillent pas et, lors de l'entrevue, dès qu'ils annoncent qu'ils sont musulmans, ils n'ont pas l'emploi », m'a confié un entrepreneur robervalois bien établi et qualifié de bon citoyen.
Un jour, j'ai demandé à 180 élèves d'écrire le mot « Mashteuiatsh » sur un bout de papier. Sur 180 jeunes, sept ont calligraphié la bonne orthographe. Sept ! Si la grande majorité des gens d'une ville ne savent pas épeler le nom de la communauté autochtone voisine, comment peuvent-ils spontanément s'adapter et ouvrir leur coeur et leur esprit à des gens venus d'ailleurs qui ont une bien mauvaise réputation ?
Bien sûr, il y a ceux qui ne seraient pas dérangés, voire contents, de savoir que des arrivants d'autres pays, religions et nationalités souhaitent s'établir dans notre patelin. Or, pour que ce grand nombre de personnes augmente, il y a des actions à poser, des ateliers d'information à donner et de solides préjugés à démolir. Cependant, ce n'est pas demain la veille que la réponse fusera automatiquement comme un grand OUI catégorique à la question de départ. Parfois, nous sommes racistes sans en être vraiment conscients et cela concerne Roberval comme toutes les autres villes de la Belle province.