Un point de vue moins alarmiste

TRIBUNE / La qualité du français des candidats à l'enseignement a fait beaucoup jasé au cours des derniers jours. Stéphane Allaire, professeur au Département des sciences de l'éducation à l'UQAC, aborde les deux bouts de la réalité: de l'enfance et de la formation universitaire.
Annuellement, des salves de critiques à propos de la déconfiture des futurs enseignants au test de français fusent comme l'éclosion des bourgeons au printemps. Dès lors, certains sont frappés par la pensée magique et revendiquent le resserrement des critères d'admission aux programmes de formation à l'enseignement pour régler le problème définitivement. En outre, à l'instar de Sherlock Holmes, quiconque se met à la recherche « du » coupable. Après tout, la qualité du français nous concerne tous. Cette enquête donne lieu à l'énonciation de mythes, que je mets ici en perspective. Je partage aussi un point de vue moins alarmiste sur l'état de situation du sujet de l'heure.
Trois mythes
Mythe 1 : la qualité du français était meilleure il y a 50 ans. Le Centre de recherche sur le français en usage au Québec a mené une étude sur l'évolution de la perception de la qualité de la langue depuis 1960. L'analyse de plus d'un millier d'extraits de journaux révèle la présence d'un discours négatif et stable dans le temps. Notamment, on déplore de façon récurrente le manque de rigueur dans l'enseignement du français.
Mythe 2 : les Québécois se soucient moins de leur langue que le reste de la francophonie. D'autres travaux mettent en lumière que des pays tels la Belgique, la Suisse et la France sont aux prises avec un enjeu semblable au nôtre et que cette situation n'est pas récente. Par conséquent, il est peu probable que nous ayons une génétique linguistique collective inférieure.
Mythe 3 : le clavardage et les textos sont coupables. Plus exactement, c'est leur forme abréviative qui serait en cause et qui influencerait négativement la maîtrise des normes. Une récente étude menée à l'UQAR dément cette croyance. Des chercheurs du Canada anglophone et du Royaume-Uni sont parvenus à des résultats semblables.
Pour ce qui est de la performance des futurs enseignants au test de français (TECFÉE), sans minimiser la problématique, un regard pointu sur les résultats relativise la situation. On y constate que beaucoup plus d'étudiants réussissent la partie sur la rédaction d'un texte que celle vérifiant la connaissance des normes linguistiques hors de leur contexte. Sans prétendre que cette dernière est inutile, il faut reconnaître la compétence d'un nombre important d'étudiants à exprimer des idées dans un contexte réel et authentique ; ce qui rejoint l'essence de la communication. La syntaxe et la cohérence textuelle sont plutôt bien maîtrisées. Cela dénote une bonne capacité d'organisation de la pensée ; une habileté de complexité supérieure.
Changer le modèle ?
Les principales lacunes rencontrées aux questions à choix multiples sont au niveau de l'orthographe et de la grammaire. Il s'agit d'éléments qui font appel à la mémorisation de règles, qui sont particulièrement abondantes dans la langue française. On peut comprendre ces difficultés en considérant l'efficacité des logiciels de correction linguistique ainsi que leur omniprésence. En 2017, ces logiciels, dont les étudiants sont privés lors du TECFÉE, font partie du coffre à outils quotidien des scripteurs, incluant les experts. N'y aurait-il pas lieu de repenser l'apprentissage du français à la lumière de cette réalité ? Et si l'on considérait que ces outils permettent de se concentrer davantage sur les idées à exprimer et sur leur organisation ? Ces questions sont certes audacieuses et je vois déjà poindre une levée de boucliers reprochant d'encourager la paresse et le nivellement par le bas. Néanmoins, elles méritent d'être approfondies.
Il importe de poursuivre collectivement le travail de valorisation et d'amélioration du français, dans l'ensemble de la société, à tous les ordres d'enseignement et dans toutes les disciplines. Et de le faire en considérant qu'écrire est une tâche qui va bien au-delà de la rédaction sans faire de fautes. Le Comité d'experts sur l'apprentissage de l'écriture, auquel une professeure de l'UQAC a contribué, a proposé plusieurs recommandations concrètes en 2008. Le contenu de ce rapport a été sous-utilisé et demeure d'actualité.
Stéphane Allaire,
professeur au Département des sciences de l'éducation à l'UQAC