Le lac Saint-Jean

Un événement dans ma fenêtre

TRIBUNE / Un événement unique avec un durée inégalée, la Traversée internationale du lac Saint-Jean à la nage, qui en sera à 63e présentation la semaine prochaine, a frappé l'imaginaire des milliers de personnes. Aujourd'hui, deux «enfants» de Roberval, Chantale Potvin et Jean-Pierre Girard, écrivent sur ce que représente pour eux cette odyssée, digne des poèmes épiques d'Homère.
Tous les enfants de Roberval le savent, car chaque été, les plus grands athlètes de ce monde foulent le sol de leur municipalité et franchissent les limites du possible pour prouver que l'indomptable Piekouagami peut être vaincu à bras d'homme. Depuis 1955, depuis le rêve de Martin Bédard et la puissance de Jacques Amyot, la Traversée internationale du lac Saint-Jean attire l'élite mondiale et des milliers de touristes ont la chance d'assister à l'arrivée de l'une des épreuves les plus difficiles au monde. « C'est comme si je venais de gravir le mont Everest, mais à l'horizontale ! », a un jour clamé le Chicoutimien Robert Lachance, quand il fut le premier Québécois à remporter l'épreuve, en 1982.
Par ce court texte, à ma façon, au nom de tous mes compatriotes, j'honore leurs exploits. Je souligne d'abord la persévérance de Marcello Claudio Plitt, qui a remporté cinq Traversées et participé 25 fois à l'événement. Il est d'ailleurs le champion incontestable de l'aller-retour, car c'est à quatre reprises que l'Argentin a crié victoire à son arrivée, après 64 longs, pénibles, voire inhumains, kilomètres de nage. J'adresse également un beau bonjour à la Hollandaise Irene Van Der Laan qui détient le record de la longévité à l'événement, avec ses 27 présences à la Traversée et je salue les deux rares victoires féminines de l'Américaine Greta Anderson, en 1958 et de la Hollandaise Judith De Nys, en 1966.
Comment ne pas faire mention de Petar Stoychev qui, à 11 reprises, a vaincu les eaux du lac, beau temps, mauvais temps ? Ce record est loin d'être battu. Le 29 juillet 2007, le grand Bulgare catapultait le record de six victoires consécutives au 32 kilomètres, qui avait été établi de 1974 à 1979, par l'Américain John Kinsella que l'on surnommait la Torpille humaine. Il a d'ailleurs été invaincu de 1979 à 2000 avec un temps que l'on avait cru impossible à battre, de sept heures, une minute et 15 secondes. 
En 2000, c'est le Français Stéphane Lecat qui a établi le record actuel de temps en reliant les 32 kilomètres entre Péribonka et Roberval en 6 heures 22 minutes et 48 secondes. Cette année-là, dans une eau douce et magique de 23,33 degrés Celsius, comme si le lac les avait poussés vers la rade, onze autres nageurs ont battu la marque de John Kinsella.
Les nageurs robervalois
Plusieurs Robervalois sont parvenus à franchir l'Everest à l'horizontale dans les temps réglementaires. Nommons ainsi Patrick Gagnon, Gilles Potvin, Lucien Dufour, Rémi Meunier, Jean-François Bergeron, Sébastien Bolduc, Philippe Chouinard-Rousseau, Marc-André Girard, Marc-André Leclerc, Joanie Guillemette-Simard et Jérémy Bonneau. Je ne pourrais taire les exploits personnels de Ronnica Christie, Pierre Pelletier, Gabrielle Trottier et de tous ces gens de la région qui auront marqué à leur façon les annales de l'événement.
Peu importe la vitesse, la nationalité ou le record battu, que l'on parle d'Horacio Iglesias, de Paul Asmuth ou de Louise Parenteau, la jeune fille de 16 ans qui y est presque parvenue en 1955, les gens de Roberval ont toujours les émotions à fleur de peau quand une nageuse ou un nageur frappe valeureusement le panneau d'arrivée. 
Pour finir, je confie le plus émouvant moment dont j'ai été témoin sur l'eau alors que j'étais dans une chaloupe et qu'à titre de journaliste, en 2004, je suivais un nageur, alors âgé de 74 ans, qui traversait le lac pour célébrer le 50e anniversaire de la Traversée. Jadis baptisé le Géant de l'eau, Robert Cossette souffrait pourtant de poliomyélite. Rendu à l'usine de filtration, à environ 2 kilomètres de l'arrivée, il souffrait le martyre. Il s'est arrêté, a agrippé la chaloupe de ses accompagnateurs et a lancé, assez fort pour que je l'entende d'où je me trouvais : « Je suis capout ! » Sa fille Christine, qui a été la première personne à vaincre le lac Saint-Jean aller-retour, en 1984, après 64 kilomètres et plus de 18 heures d'efforts, a hurlé : « T'es pas capout » et sans attendre, elle a plongé pour nager à ses côtés jusqu'à l'arrivée. Tous, dans les chaloupes, guide y compris, avions de grandes difficultés à retenir nos larmes devant cette scène si intense, et nous le savions tous dès lors, que nous ne revivrions jamais de notre vivant.