L'économiste et chercheur Marc-Urbain Proulx

Spécialisation ou diversification

TRIBUNE / LA RÉGION, DEMAIN - Dans le cadre du Sommet social régional qui se déroule aujourd'hui, les intervenants tenteront de redéfinir le Saguenay-Lac-Saint-Jean. Le professeur de l'UQAC Marc-Urbain Proulx et le conseiller syndical de la CSN Éric Dubois se prononcent sur la question, en marge de l'événement.
(Marc-Urbain Proulx) - En matière de vision régionale, nul doute que l'événement qui se tient aujourd'hui à Alma braque parfaitement les projecteurs sur l'incontournable dimension sociale du développement. Si la croissance réfère strictement à l'économie, le développement quant à lui s'avère multidimensionnel, incluant le technologique, le social, le culturel, l'économique, le politique.
Toute vision globale du développement de la région fait aussi apparaître deux options stratégiques distinctes, soit la spécialisation dans un secteur spécifique ou la diversification dans un ensemble de secteurs différents. La controverse entre chacune de ces options opposées n'a pas conduit la recherche scientifique à une conclusion définitive. Il fut néanmoins bien démontré que la spécialisation régionale apporte généralement le progrès rapide, tandis que la diversification représente un gage de prospérité plus lente, mais plus stable sur une longue période.
Au Saguenay-Lac-Saint-Jean, la stratégie de diversification économique fut formellement préconisée dans les plans régionaux successifs de 1966 jusqu'au début de la décennie 1990. La région explorait alors de nouveaux champs du développement hors des secteurs traditionnels de l'agriculture, de la forêt et de l'aluminium. Furent ainsi investigués les champs de l'agroalimentaire, du manufacturier, du tourisme, de la culture et bien sûr du commerce et des services. Les succès engendrés ont alimenté la structure économique, dans les limites d'une région riche, certes, mais située en périphérie.
À partir de la mise en oeuvre de la stratégie québécoise des grappes industrielles en 1992, fut proposée la spécialisation régionale pour cibler le soutien public à l'économie. Le secteur de l'aluminium fut le choix naturel comme exclusivité pour le Saguenay-Lac-Saint-Jean. On a alors exploré cette filière industrielle en scrutant particulièrement les activités des équipementiers et des transformateurs du métal gris. Après 25 ans d'efforts, les résultats structurants sont réels, bien sûr, mais toutefois modestes. Certaines contraintes semblent avoir la tête dure, notamment l'absence d'avantages concurrentiels pour l'attraction d'entreprises près des alumineries. Avec la création récente de la grappe AluQuébec qui alloue ses incitatifs à l'échelle de tout le Québec, la région a désormais perdu son exclusivité dans le secteur de l'aluminium.
En conséquence, il est temps que la région ramène la réflexion collective autour de la stratégie de diversification, en incluant le secteur de l'aluminium à défendre bec et ongles. S'avère important de s'intéresser à d'autres spécialités structurantes telles que l'énergie, la santé, la culture, les branches du tourisme, la construction, le bois, le récréatif, les produits du terroir, les niches de l'environnement, etc. Une attention toute particulière devrait être portée sur les services spécialisés dans la R et D (recherche - développement), le génie, l'architecture, les TIC (technologies de l'information et de la communication), la comptabilité, la finance, le droit, l'arpentage, la gestion, le notariat, le marketing. Réparti dans les divers pôles urbains de la région, ce secteur dit « tertiaire supérieur » représente le moteur de l'économie postindustrielle basée sur le savoir. Avec un minimum de soutien public bien ciblé, il serait possible de rendre encore plus créatif et plus innovateur ce moteur de la diversification économique régionale.
Déjà bien expérimentées dans les transferts technologiques, la recherche - action et les divers maillages cognitifs avec leur milieu, les institutions de l'enseignement supérieur apparaissent comme des partenaires privilégiés pour le soutien à la diversification industrielle régionale. Les cégeps et l'UQAC pourraient en effet intensifier leur rôle de médiation entre leurs experts (savoir) et les experts du milieu (savoir-faire) autour d'enjeux pertinents pour fertiliser de nouveaux savoir-faire, de nouvelles activités, de nouveaux emplois.