Source de discorde

Enseignant au niveau collégial, Sébastien Lévesque se penche sur le dossier du cellulaire à l'école et sur le débat engendré par l'étudiant Vincent Duguay.

TRIBUNE / C’est le genre d’histoire qui pouvait difficilement faire autrement que susciter la controverse. La semaine dernière, Vincent Duguay, un élève de 15 ans de l’école secondaire Charles-Gravel, a déposé une mise en demeure contre la Commission scolaire des Rives-du-Saguenay au sujet des confiscations de cellulaires à son école. Très rapidement, les réseaux sociaux se sont emballés et le jeune homme a multiplié ses appuis, mais est aussi devenu la cible de nombreux commentaires critiques, voire carrément violents. Jusqu’ici, rien de bien surprenant, vous me direz, mais ce qui frappe d’abord en lisant les commentaires à son sujet, c’est que la plupart des gens semblent faire bien peu de cas des arguments avancés par le jeune Duguay, mais s’intéressent plutôt à son âge et à son statut social.

Évidemment, il est assez peu commun de voir un jeune homme de 15 ans se lancer avec une telle assurance et autant d’aplomb dans une lutte juridique contre les autorités scolaires. Par ailleurs, on peut déplorer qu’il en soit immédiatement venu aux « grands moyens » plutôt que miser sur le dialogue. Cela dit, plutôt que de lui tomber dessus à bras raccourcis en lui reprochant son arrogance et son insubordination, n’aurait-il pas été préférable de saluer la qualité de ses interventions et de saisir cette occasion pour réfléchir ensemble à notre rapport aux nouvelles technologies ? Car indépendamment du fait que nous soyons d’accord ou non avec lui, force est de reconnaître que ce jeune homme sait se défendre et qu’il soulève des questions intéressantes. À moins que ce soit précisément cela, le problème…

À vrai dire, dans toute cette histoire, j’ai surtout la désagréable impression que ce qui dérange le plus les gens, c’est le fait qu’un élève de 15 ans ait osé faire ce que bien des adultes n’ont pas le courage ou la capacité de faire, c’est-à-dire remettre en question l’autorité à l’aide d’arguments rationnels. Dans le même ordre d’idée, j’ai la désagréable impression qu’on lui en veut de ne pas s’être assujetti à ladite autorité sans poser de questions. Or, il faudrait se demander quel genre de message ces réactions négatives envoient à nos jeunes. Qu’attendons-nous d’eux, au juste ? Qu’ils obéissent au doigt et à l’œil comme de bons petits soldats ? Qu’ils acceptent tout bêtement de se plier à un règlement sans en questionner la légitimité ? Tout cela ne manque pas d’ironie, alors qu’on ne rate jamais une occasion de déplorer le fait que les jeunes seraient apparemment apathiques, qu’ils manqueraient de culture, qu’ils ne sauraient pas écrire, etc. Un moment donné, il faudrait savoir ce qu’on veut.

Qu’on me comprenne bien, je ne suis pas en train de dire qu’il faudrait abolir toutes les règles et se plier aux moindres demandes adressées par les élèves. Au contraire, je reconnais les vertus et la nécessité d’instaurer des règles claires et précises. Qui plus est, étant moi-même professeur, je suis tout à fait d’accord pour dire que les cellulaires sont devenus un véritable fléau dans nos écoles et que leur gestion représente un fardeau dont on se passerait bien. Cela dit, notons (et ce n’est pas qu’un détail) que nulle part dans sa mise en demeure ou dans ses propos, le jeune Duguay n’a cherché à remettre en question le principe selon lequel il faudrait exercer un certain contrôle sur l’utilisation des cellulaires en classe, ou encore recourir à des mesures disciplinaires en cas d’inconduite ou de manquement au règlement. Ce qu’il nous dit, c’est simplement qu’il juge que la confiscation des cellulaires au-delà des heures de classe est une mesure abusive et mal avisée. 

Bref, qu’on soit d’accord ou non avec lui, je crois que nous devons à tout le moins reconnaître que les principes défendus par le jeune Duguay dans sa mise en demeure sont pertinents et légitimes. Je ne suis pas juriste, je ne m’avancerai donc pas à faire des prévisions sur l’issue de ce « combat » s’il advenait que la cause soit entendue devant un juge. Mais ce que je peux dire, en revanche, c’est que ce jeune homme mérite mieux que le mépris et la condescendance dont il a été l’objet.