Sébastien Lévesque

Revoir nos politiques

TRIBUNE / Doit-on être préoccupé par la montée de la droite au Québec ? L’éthicien et philosophe Sébastien Lévesque s’exprime sur le sujet.

OPINION / Depuis plus de 10 ans, au Québec, la question nationale a progressivement laissé place à un débat sur l’identité et les « valeurs québécoises ». Parallèlement, un peu partout en Occident, nous avons assisté à une montée de la droite, dont le point culminant fut certainement l’élection de Donald Trump aux États-Unis. Et au Canada, bien que les années Harper soient maintenant derrière nous, il n’en demeure pas moins que certains thèmes de prédilection de la droite sont devenus pour ainsi dire incontournables, de sorte que même lorsque la droite n’est pas au pouvoir, elle exerce sur nos politiques publiques une influence certaine et plus encore sur nos préoccupations collectives.

Mais qu’est-ce que la droite ? La question vaut la peine qu’on s’y attarde, puisqu’en dépit de son usage communément répandu, le concept de droite est loin d’aller de soi et s’avère plus complexe qu’il n’y paraît. Cela s’explique notamment par le fait que la droite n’est pas un ensemble homogène, mais qu’elle est au contraire composée de diverses idéologies et doctrines qui n’ont parfois que peu en commun, si ce n’est une conception générale de l’être humain. Habituellement, on divise la droite en deux grands types de « familles » idéologiques : d’abord, il y a la droite économique, pour qui le libre marché constitue le meilleur moyen de maximiser la richesse des nations, puis il y a la droite sociale ou morale, pour qui le pouvoir de l’État doit être mis au service du maintien de l’unité ou de la cohésion sociale. Dans ce texte, je m’attarderai surtout à la droite conservatrice puisque c’est elle qui suscite généralement le plus d’appréhensions.

Une mouvance réactionnaire ? D’aucuns accusent d’abord la droite d’être réactionnaire, c’est-à-dire d’être réfractaire au changement (au progrès) et de prôner une sorte de retour vers un état social ou politique antérieur inspiré d’une vision idyllique ou idéalisée du passé. Cette accusation n’est pas sans fondement, puisque le conservatisme constitue effectivement une idéologie dont le principal objectif est de maintenir « l’unité morale » de la société autour de valeurs communes issues de la tradition. Seulement, si les conservateurs sont réfractaires au changement, ce n’est pas simplement sous l’effet de la nostalgie, mais plus fondamentalement parce qu’ils se méfient de ceux qui nous promettent des lendemains qui chantent. Selon eux, le progrès n’est peut-être qu’une illusion dont le prix à payer serait la perte de nos repères, donc une dévaluation (ou décadence) de la société dans son ensemble.

Populiste, la droite ? On accuse aussi la droite d’être populiste, c’est-à-dire d’avoir recours aux « passions » du peuple pour parvenir à ses fins. Au Québec, par exemple, on a accusé le Parti québécois de jouer sur les craintes de la population face à l’immigration pour tenter d’assurer sa réélection. Dans le même ordre d’idée, on note aussi l’existence de groupes comme la Meute ou la Fédération des Québécois de souche qui, en dépit du fait qu’ils soient marginaux, jouissent d’une certaine notoriété et tiennent un discours susceptible de mobiliser la peur ou à tout le moins de susciter la méfiance de la population à l’égard de certains groupes minoritaires. Quoi qu’on puisse en penser, la question de savoir comment nous devons gérer les préoccupations des citoyens demeure cependant entière.

Au final, je ne suis donc pas certain que nous puissions parler d’une véritable montée de la droite au Québec, et encore moins qu’il faille la craindre. Ce qui est clair, en revanche, c’est que nous assistons actuellement à une vaste reconfiguration des forces politiques autour de nouveaux enjeux comme la mondialisation et le multiculturalisme. Dans ce contexte, il va probablement de soi que les questions entourant l’identité et les valeurs communes soient appelées à prendre davantage de place. Et à mon sens, plus que la droite elle-même, ce que nous devons craindre est l’incapacité de nos politiques à prendre en charge intelligemment les préoccupations légitimes de la population face à un monde en profonde mutation.

Sébastien Lévesque