Que peut la laïcité ?

TRIBUNE / Les actes terroristes sont de plus en plus fréquents sur la planète. En quoi la religion en est-elle la cause ? La laïcité est-elle susceptible de remédier à ce problème ? Sébastien Lévesque est professeur de philosophie au Cégep de Jonquière et Josée Séguin est consultante indépendante pour l'entreprise Zone N.
Sébastien Lévesque est professeur de philosophie au Cégep de Jonquière
OPINION / Alors que l'étude du projet de loi sur la neutralité religieuse (PL62) se poursuit, la question de la place de la religion dans l'espace public continue à diviser les Québécois. C'est un débat récurrent, devenu quasiment lassant, mais qui n'en demeure pas moins pertinent et nécessaire. Cela dit, après maintenant plus de 10 ans de tergiversations autour de cette question, il serait effectivement temps de vider le sujet une bonne fois pour toutes. Mais peut-on vraiment compter sur ce projet de loi pour y parvenir ?
Personnellement, j'en doute fort. En effet, un rapide coup d'oeil sur le projet de loi de la ministre Vallée permet de constater qu'il n'apporte aucun changement notable à l'état actuel du droit et ne fait finalement que codifier les pratiques actuelles en matière d'accommodements. Ainsi, le gouvernement répond bel et bien à une demande répétée, mais est-ce vraiment suffisant pour calmer le jeu ? En regard des préoccupations des Québécois sur des questions aussi larges et variées que l'égalité entre les femmes et les hommes et la menace que représente le terrorisme islamiste, la réponse est sans aucun doute non.
Laïcité ou neutralité ?
D'entrée de jeu, plusieurs ont noté avec regret l'absence d'une mention explicite au principe de laïcité dans le projet de loi de la ministre Vallée, cette dernière ayant préféré parler de neutralité. Qu'est-ce à dire ? En vérité, ces deux concepts sont très proches l'un de l'autre, presque équivalents, mais à strictement parler, la neutralité religieuse n'est qu'une composante de la laïcité, et non la laïcité elle-même. En termes simples, la laïcité consiste en la séparation plus ou moins stricte de l'Église et de l'État, alors que la neutralité renvoie pour sa part à la nécessité pour l'État de s'abstenir de toute forme de favoritisme à l'égard d'une religion au détriment des autres, faute de quoi il ne traite pas tous ses citoyens avec une égale considération. À cet égard, notons que le jugement de la Cour suprême dans l'affaire de la prière au conseil municipal de Saguenay est particulièrement riche en enseignements.
Ce débat sémantique ne doit toutefois pas nous faire perdre de vue l'essentiel, à savoir que la laïcité n'est pas une fin en soi, mais plutôt un moyen dont les principales finalités sont justement la reconnaissance de l'égalité morale des individus et la protection de leurs libertés de conscience et de religion. Il est un fait cependant que cette distinction est importante dans la mesure où elle nous fait prendre conscience des vertus et des limites de la laïcité. Car si la laïcité constitue effectivement une dimension fondamentale des sociétés libres et démocratiques comme la nôtre, il n'en demeure pas moins une erreur communément répandue d'attendre d'elle qu'elle nous sauve des périls du communautarisme et de l'extrémisme religieux.
La laïcité peut-elle nous protéger des extrémistes ?
C'est pourtant là une des principales prétentions de celles et ceux qui défendent une conception plus stricte de la laïcité. Selon eux, en effet, la laïcité servirait de rempart contre l'extrémisme. Personnellement, je n'ai jamais souscrit à cette idée, d'abord parce que la laïcité n'est pas à strictement parler une règle de vivre-ensemble ou une valeur, mais plutôt un arrangement institutionnel dont nous avons précédemment exposé les principales finalités. Par ailleurs, il me semble qu'à voir ce qui se passe en France, il y a tout lieu de douter de l'efficacité de la laïcité stricte pour nous prémunir contre l'extrémisme religieux sous toutes ses formes, à commencer par le terrorisme.
Que peut la laïcité, alors ? Tel que mentionné plus haut, elle sert avant tout à assurer l'égalité morale de tous les citoyens, indépendamment de leurs croyances. C'est peu, diront certains, mais rappelons tout de même qu'il s'agit là d'un principe inhérent à la conception moderne de la démocratie. Quant à la prévention de l'extrémisme, il me semble que le gouvernement devrait avant tout miser sur une politique de l'interculturalisme ainsi que sur un réinvestissement massif dans nos services sociaux. Car il ne peut y avoir de vivre-ensemble sans équité et sans solidarité.