Naître sans garantie

On associe souvent le mal de vivre à la période de l’adolescence. À tort ou à raison ? L’enseignante au niveau secondaire Chantal Potvin, s'exprime sur le sujet.

J’écris cette chronique en songeant à mon « p’tit frère » Éric. Avec le bout de l’orteil trempé dans ses 18 ans, arme en main, il a choisi la mort, laissant derrière lui des mamans, des papas, des sœurs, des frères et des amis en larmes. Quelque 20 ans plus tard, j’ai l’intime conviction qu’il opterait pour la vie s’il pouvait revenir en arrière.

Nous naissons sans garantie. Si nous étions des voitures ou des électroménagers, sans aucun doute retournerions-nous à l’usine pour modifier, ajouter ou supprimer quelques défaillances. Nous en aurions sûrement long à chialer auprès des « vendeurs ». Certains vont croire que je veux causer des problèmes de santé ou des ingratitudes de l’apparence physique. Or, je souhaite simplement m’exprimer sur la reconnaissance de l’importance de la vie.

Un concept fondamental

Les mots semblent compliqués ? RECONNAISSANCE + IMPORTANCE… Pas tant ! Je m’explique… 

En fait, le plus beau moment de mon existence s’est passé le 29 janvier 2002, alors que je savais que je vivais peut-être mes dernières heures. 

Devenue aveugle, une tumeur grosse comme une balle de golf devait être urgemment extraite de mon cerveau. 

Pourquoi le dépeins-je comme un si beau moment ? Oh ! Sur le coup, enragée comme dix, en rédigeant les principales lignes de mon testament, j’étais persuadée que la vie avait été bien ingrate et que mon destin aurait pu tourner autrement. Or, aujourd’hui, j’ai la chance d’avancer avec ce que les humains devraient tous posséder et je le répète, c’est la reconnaissance de l’importance de la vie qui est le précieux trésor qui nous est offert. Toutefois, une grande majorité des jeunes (et des moins jeunes aussi) ne le comprennent malheureusement pas !

L’épée de Damoclès 

Selon moi, il est plus dangereux d’évoluer sur la Terre en étant jeune que de vivre plus âgé, et peut-être plus malade, avec la sagesse acquise suite au passage obligé des ans et des mésaventures. Les jeunes peuvent se « taper » toutes les plus téméraires actions pour devenir des héros. Souvent, rien ne les arrête ! Ils sniffent des peanuts qui sont fabriquées avec de la mort-aux-rats et de la vitre en poudre, avalent des substances et des alcools plus toxiques que du Drano, signent des pactes de suicide, plongent d’un quai ou dans une rivière alors que des dizaines de pancartes avertissent pourtant des dangers, se tirent une balle ou se pendent, car unetelle ou untel les a quittés, roulent avec des machines comme s’il s’agissait de fusées décollant pour Mars… Une vieille religieuse m’a déjà lancé : « Si l’âge de votre enfant contient le son ZE, c’est l’enfer dans sa tête et dans votre vie en l’occurrence. »

Le sens du mot aveugle

Avant que l’excellent neurochirurgien, Hans McLelland, ne me rende la vie et la vue, je n’étais pas seulement aveugle dans le sens littéral du mot. J’étais aveugle dans mes intérêts, dans mes amours, dans mes gestes. Je ne m’arrêtais pas pour observer les nuages, pour bercer un enfant en lui fredonnant de jolis mots, pour humer un jasmin ou siroter un délicieux verre de vin. Je ne goûtais pas à mes plus suaves émotions. 

Il est là l’héroïsme pur : il est dans la capacité, la sagesse et la sérénité de saisir le moment présent et de le croquer comme une pomme pendant que la saison est belle. Et ce que Molière a écrit, comme nous naissons sans garantie, nous devrions tous l’insérer dans notre code génétique dès notre naissance : « On ne meurt qu’une seule fois et c’est pour si longtemps. »

Chantal Potvin,

enseignante au niveau secondaire