Miner la démocratie

ÉTHIQUE ET POLITIQUE / La controverse entourant certains contrats signés par l’ancienne administration municipale suscite plusieurs questions d’éthiques. La consultante en éthique Isabelle Brochu, qui a oeuvré au sein du comité de transition de Saguenay, et l’éthicien Sébastien Lévesque, enseignant au Cégep de Jonquière, se prononcent sur la situation actuelle.

Promotion Saguenay n’a pas un problème de gouvernance. La saga autour du contrat de Ghislain Harvey est un cas patent, pathétique et prévisible de favoritisme. Chaque rebondissement nous mène à imaginer les pires scénarios de népotisme, d’abus de pouvoir et d’autorité. Promotion Saguenay et les autres organisations paramunicipales n’ont pas un problème de culture. Les révélations sur les conditions avantageuses des amis du régime Tremblay sont la quintessence de longues années de complaisance et d’impunité, au vu et au su d’acteurs ayant la capacité d’intervenir. Les conséquences ne sont pas que financières. Un bref regard éthique permet de saisir l’ampleur du travail qui attend les nouveaux élus.

La première valeur est la démocratie. Le piétinement continu des règles démocratiques a permis à Promotion Saguenay de fonctionner dans un système opaque où le bien commun est relégué aux oubliettes. L’organisation, créée et financée par Saguenay, a renversé la structure de pouvoir avec l’accord d’élus. Le conseil municipal a la capacité et les moyens d’exiger les informations pour juger de la bonne gestion, de la pertinence des projets ou de l’ajout d’argent. Il peut exiger la diffusion des informations à la population et aux médias. Plusieurs ont préféré vilipender et ignorer les élues dissidentes et groupes de contre-pouvoir. Aujourd’hui, nous sommes face à un conseil d’administration qui se considère souverain, composé de membres venant du secteur privé qui poussent l’indécence à offrir leur collaboration comme une faveur. Le degré d’aliénation de plusieurs élus a des impacts sur la population. Peut-on lui en vouloir de se désintéresser de la politique municipale devant l’impotence de ses représentants ? 

La seconde valeur en jeu est la saine gestion de fonds publics. À elle seule, Promotion Saguenay représente environ 10 millions/année sans reddition. Même chose avec les autres organisations. Cette valeur est le cœur même de la responsabilité des élus : servir et défendre l’intérêt public. Comment servir les intérêts collectifs sans appuyer ses décisions sur des plans, indicateurs et redditions ? Les décisions ne sont pas arbitraires, car elles ont servi des intérêts. On doute fortement que ce soit toujours ceux de la population qui ont guidé les choix. 

Le dernier enjeu est l’avenir de Saguenay. Le développement d’un territoire exige une vision et une planification stratégique s’appuyant sur des données produites par l’appareil municipal. Cette dernière doit être votée et mise en application par le conseil municipal qui en assure la cohérence à travers ses décisions. Il faut qu’elle soit connue et partagée par plusieurs organisations du territoire pour lui donner une cohérence. Surtout, elle doit répondre à la réalité et aux besoins de sa population. Promotion Saguenay n’a pas de planification partagée. De plus, on y valorise une vision du développement économique séparée du social. La rétention volontaire d’information nuit à la liberté de la presse. Le profilage politique, qui cible et stigmatise les personnes qui dénoncent une situation, brime la liberté d’expression. Les conséquences du détournement des valeurs sont multiples : utilisation du bien commun au profit d’intérêts privés, augmentation du cynisme, perte de confiance de la population envers les institutions démocratiques, iniquité envers d’autres organisations (art, culture, communautaire), aliénation citoyenne. 

On responsabilise le duo Tremblay-Harvey. Pourtant, c’est le silence et l’irresponsabilité de plusieurs acteurs qui ont mené à cette situation. Élus municipaux et provinciaux qui détournent le regard, membres des conseils d’administration qui se taisent, institutions gouvernementales qui font la sourde oreille aux interventions citoyennes. Les médias, pilier de la démocratie, doivent faire une autocritique. Les citoyens aussi, évidemment. Il y a une chaîne de responsabilités, pas une mauvaise gouvernance. Et elle a mené à un vol de la démocratie. 

Isabelle Brochu, consultante en éthique