Des milliers d'emplois sont menacés par l'imposition par les États-Unis d'un droit compensateur de 20 % sur les exportations canadiennes de bois d'oeuvre.

L'obligation de se réinventer

TRIBUNE / Conflit du bois d'oeuvre - Le directeur du Centre de recherche sur la boréalie (CREB) de l'UQAC, André Pichette, et l'économiste Gilles Bergeron, enseignant retraité de l'UQAC, se prononcent sur cet affrontement entre le Canada et les États-Unis.
(ANDRÉ PICHETTE) - Après des décennies de conflits, l'industrie forestière canadienne doit de nouveau faire face au positionnement protectionniste du gouvernement américain. Ce dernier vient d'imposer des droits compensatoires sur les exportations canadiennes de bois d'oeuvre. 
Cette décision, issue du département du Commerce américain, occasionnera le paiement de droits compensatoires pouvant varier de 3 à 24 % à travers le Canada, et ce de manière rétroactive pour certaines entreprises. Il s'agit d'une mesure qui fait très mal à l'industrie canadienne du bois d'oeuvre puisque la majorité de ses exportations (autour de 60 %) est destinée au marché américain. Bien que cette mesure sera contestée auprès des instances arbitrales appropriées et probablement renversée, il est impératif que les deux paliers de gouvernement prennent les mesures nécessaires pour amenuiser l'impact sur l'industrie forestière et sur les communautés pendant ce conflit.
L'aide annoncée par le gouvernement Couillard pour limiter les dégâts provoqués par ces nouveaux droits compensateurs s'avère un pas dans la bonne direction. Cependant, cette aide du gouvernement provincial ne permettra pas d'éviter à elle seule l'érosion de l'industrie forestière et les pertes d'emplois. Les régions ressources telles que le Saguenay-Lac-Saint-Jean risquent d'être durement touchées par cette mesure américaine. 
Il est souhaitable que les quelques initiatives amorcées récemment pour le développement de produits du bois innovants (bois lamellé-collé, solives en I, etc.) deviennent des éléments stratégiques pour faire face à cette nouvelle crise, en amenant une diversification essentielle dans la gamme de produits de nos transformateurs. Selon plusieurs intervenants familiers avec le modèle scandinave d'utilisation optimale des ressources forestières, ces initiatives sont malheureusement trop peu nombreuses pour un pays possédant, comme le Canada, un tel potentiel forestier. En effet, le Canada détient l'un des plus vastes territoires forestiers du monde et cette forêt naturelle présente une grande biodiversité qui demeure encore peu connue aujourd'hui au niveau des produits à haute valeur ajoutée. Nous ne mettons actuellement en valeur qu'une petite partie de l'ensemble de nos ressources forestières, et il est crucial d'augmenter de manière importante les investissements en recherche et développement en ce sens.
Pour le futur, il est essentiel d'être moins dépendant de nos exportations de bois d'oeuvre aux États-Unis. Dans cet ordre d'idée, il serait opportun de poursuivre et même d'accentuer l'utilisation du matériau bois dans la construction non résidentielle. Le centre communautaire de Betsiamites et l'aréna de l'UQAC sont des exemples concrets de ce savoir-faire en émergence. D'autre part, l'industrie forestière a tout intérêt à augmenter significativement ses efforts de valorisation de la biomasse forestière. La mise au point de nouveaux produits à haute valeur ajoutée dans le secteur du bois d'oeuvre et la valorisation plus globale des résidus forestiers représentent des pistes prometteuses de solution pour l'industrie.
La découverte de nouvelles applications rentables à partir des résidus forestiers pourrait permettre d'ajouter d'autres maillons afin de diversifier la chaîne de valeur liée à l'exploitation forestière.
Plusieurs secteurs d'application tels que la nutrition, le cosmétique, les bio-pesticides et même le pharmaceutique sont à considérer pour le développement de produits à haute valeur ajoutée. Il sera cependant nécessaire de supporter davantage ces initiatives pour favoriser l'émergence de ces nouvelles applications. L'industrie forestière se consolidera de plus en plus en fonction du nombre de maillons de ladite chaîne de valeur.