Marielle Couture

Les invasions imaginaires

TRIBUNE / Doit-on être préoccupé par la montée de la droite au Québec ? La chroniqueuse Marielle Couture, du site Mauvaise Herbe, s’exprime sur le sujet.

OPINION / Craindre. Voilà un mot qui porte une lourde charge. Car la peur est un réflexe millénaire qui suscite une réponse à la fois physiologique et subjective. C’est un sentiment de l’ordre des émotions, qui repose sur un principe d’anticipation. Or, le contexte social et économique ne peut que nourrir l’incertitude en chacun (e) de nous. Le futur est plus incertain que jamais – c’est la science qui le dit –, et l’inconnu engendre la peur.

Les groupes se réclamant d’une idéologie de la droite radicale se multiplient au Québec.

Dans les dernières années, la Fédération des Québécois de souche a fait des petits : Atalante, les Soldats d’Odin et la Meute sont parmi les plus médiatisés. Ces groupes, qui font beaucoup de bruit sur les réseaux sociaux, mobilisent de plus en plus de gens en s’attaquant notamment à l’immigration et en cultivant une opposition entre les différences identitaires. Ils instrumentalisent la peur dans un discours se légitimant de l’identité et des valeurs nationales (sans jamais clairement les définir). Ils entretiennent la confusion en se drapant dans la vertu laïque et la liberté d’expression. Toutes ces incohérences langagières ne sont pas anodines. Elles contribuent à normaliser un discours qui porte préjudice à des personnes. Le racisme est un délit, pas une opinion.

Celles et ceux qui ont peur se faire « envahir » devraient se souvenir avant tout que nous occupons des territoires autochtones non cédés. Comme on regarde sous le lit, pour rassurer (tu vois, il n’y a pas de monstre ici), il est intéressant de constater que les propos islamophobes de groupes comme la Meute ne passent pas l’épreuve des faits : les Musulmans représentent à peine 3,5 % de la population québécoise. Parmi ceux-ci, on estime qu’environ 10 % appartiendraient à des franges plus radicales de l’islam, soit 0,3 % de la population. Envahissement, vous disiez ?

Les partis politiques, plongeant tête première dans la démagogie, saisissent l’opportunité de séduire un électorat désabusé. Car ces groupes attisent l’insatisfaction d’une part grandissante de la population envers l’État, générant par là une forme de compétition rhétorique pour rallier le plus de gens possible. Ainsi prolifère le populisme, si nocif à la vie démocratique et au vivre ensemble, avec son lot de racisme ordinaire.

Les groupes de la droite identitaire stigmatisent une partie de la population, cristallisent les craintes populaires et normalisent gravement des mots et concepts et qui ont fait grand tort à l’humanité au cours de son histoire. Les symboles, images et mots qu’ils utilisent sont librement empruntés à des groupes d’extrême droite qui prônent une haine décomplexée. Devant un tel détournement sémantique de tout et son contraire, on assiste à l’apparition d’absurdités tel que le racisme anti-blanc. Dans le débat public, on ridiculise la « gogauche » et sa volonté d’inclusivité, comme si s’élever contre l’intolérance et la xénophobie était possiblement une insulte. Antifa est l’abréviation d’antifasciste. Antifa ne représente pas un groupe de personnes (bien que certains individus s’approprient le mot avec violence), mais une posture idéologique contre le fascisme. Un petit tour du côté du dictionnaire et un bref devoir de mémoire suffisent à nous rappeler qu’il est sain de craindre une montée de la droite radicale, partout, à toutes les époques.

Il me semble ainsi primordial de faire un effort pour comprendre les peurs et les insécurités des personnes qui adhèrent à de tels discours. Plutôt que de disqualifier et marginaliser les gens, tenter de saisir et surtout de répondre aux peurs sociales. Les mots sont importants et comprendre apaise la peur. Ouvrir le dialogue, cultiver une curiosité pour la diversité et poser des questions aux personnes directement concernées par les enjeux sont autant de manières de faire obstacle au populisme ambiant.

Peut-être est-il temps de définir et affirmer l’identité culturelle québécoise, sans le faire au détriment d’autres humains ?

Marielle Couture