La rentrée scolaire est arrivée.

Le vol d'un aigle

TRIBUNE / La rentrée scolaire est arrivée. Comment un jeune doit-il aborder cette période ? Stéphane Allaire est doyen à la recherche et à la création à l'UQAC et Chantale Potvin est écrivaine et enseignante.
Chantale Potvin est écrivaine et enseignante.
(Chantale Potvin) - Les mains enfoncées dans les poches, tout en tournoyant autour d'un poteau, il tapotait le trottoir avec un bout de bois. Je l'observais de loin. Nonchalant, il bottait des cailloux. J'y étais, car j'avais eu le mandat de surveiller à l'extérieur pendant que les élèves débarquaient des autobus et, tout joyeux, rentraient dans l'école pour la première journée des classes. Je me suis avancée vers lui.- Tu n'entres pas avec les autres ?
- Pas tout de suite. Suis pas pressé. Ça sonne juste à 9 heures.
- T'es pas heureux de recommencer l'école ? De revoir tes amis ? De connaître tes nouveaux professeurs ? l'ai-je bombardé de questions en m'asseyant pas trop loin.
Tout en pétaradant un timide non avec sa bouche, il continuait de botter des cailloux et de taper bêtement le sol avec sa branche cassée.
- Tu veux bien venir t'asseoir avec moi, seulement quelques minutes ?
Sans joie, les bras ballants, le garçon s'exécuta.
- Tu n'aimes pas l'école ? Pourquoi ? Vis-tu de l'intimidation ? Tu n'as pas d'amis ? Tu peux m'expliquer ?
Silence. 
Dans cet instant pendant lequel je cherchais désespérément mes mots pour lui injecter juste une once de motivation, comme un jeu de la providence, j'aperçus un aigle qui survolait la petite forêt qui se trouvait face à la cour de la Cité étudiante. Comme la vie est parfois bien faite, je venais justement de lire un texte informatif, car je devais préparer un examen de lecture sur cet oiseau. J'allais donc y mettre la gomme !
- C'est un aigle, m'écriai-je, en pointant du doigt l'oiseau qui coupait les nuages.
J'avais visé juste. Le jeune était vraiment impressionné. Ses yeux éblouis le trahissaient.
- À le voir voler, je pense qu'il a un projet. Il plane autour de la forêt. On dirait presque un vautour.
- Il a un projet ?
- Oui, il a dû repérer une proie. Un lapin, peut-être. C'est la loi de la nature...
- C'est cool. Ses ailes sont bien droites. Il est vraiment gros et large ! 
- Oui, c'est un oiseau majestueux. Je n'en avais jamais vu ici.
Pendant cinq bonnes minutes, nous avons observé le magistral oiseau qui a finalement piqué, comme je l'avais prédit, à travers les arbres. C'est le jeune homme qui a engagé à nouveau la discussion.
- Tu enseignes quoi ?
- Le français, en 5e secondaire.
- Ha ! C'est vraiment plate, le français.
- Quelle est ta matière préférée ?
- Aucune.
- Tu n'aimes rien ? Ni les arts ni l'éducation physique ? Rien ?
- En fait, je n'aime pas du tout l'école.
- Pourquoi ?
- Lire. Écrire. Compter. Lire encore et répondre à des questions... Il faut toujours écrire. Je ne suis pas bon. Ça ne m'est jamais arrivé d'être le meilleur. C'est toujours moi le plus poche de la classe...
Sans grandes difficultés d'analyse, je déduis rapidement que le jeune homme justifiait la triste réalité que l'école n'est pas faite pour ces garçons qui consacreront sans doute leur vie à un métier, dit manuel.
Je surfai donc sur l'évidence.
- Tu feras quoi plus tard ?
- Mon trip, c'est la mécanique.
- Tu aimes réparer des voitures ?
- Pas juste des voitures. J'aime réparer des motos, des camions, des pelles mécaniques... Quand je fais de la mécanique, je ne pense plus à rien d'autre, me confia-t-il, soudainement emballé juste à l'idée qu'il pourrait un jour devenir mécanicien.
Notre discussion se poursuivit quelques minutes jusqu'à ce que je l'invite à entrer pour qu'il rencontre une dame responsable des services d'orientation. J'expliquai à ma collègue que le jeune homme aimerait s'informer sur les conditions d'admission pour un DEP en mécanique. 
Les mois se sont succédé. Quand le destin le voulait, dans les couloirs, je croisais mon ami qui, après avoir complété sa 4e secondaire, s'était inscrit, croyez-le ou non, en mécanique !
Aujourd'hui, je sais dans quel garage il travaille. Je le rencontre parfois. Il a dépassé la trentaine et est devenu papa de deux ou trois enfants. Quand il n'est pas trop occupé et que sa tête n'est pas enfouie sous un capot, quand il a l'occasion de m'entrevoir, c'est avec un visage parfois taché d'huile qu'il me fait un joli sourire. 
Dans mon coeur, quand je le vois, je me dis que le secret du bonheur est simple et que, comme l'aigle, il faut se diriger droit au but.