L'ex-maire de Saguenay, Jean Tremblay

Le népotisme ordinaire

ÉTHIQUE ET POLITIQUE / La controverse entourant certains contrats signés par l’ancienne administration municipale suscite plusieurs questions d’éthiques. La consultante en éthique Isabelle Brochu, qui a oeuvré au sein du comité de transition de Saguenay, et l’éthicien Sébastien Lévesque, enseignant au Cégep de Jonquière, se prononcent sur la situation actuelle.

Si le pouvoir use, l’abus de pouvoir mène quant à lui presque inévitablement à la corruption et au népotisme. Par abus de pouvoir, j’entends simplement le fait de régner trop longtemps et sans partage sur une ville, comme Jean Tremblay l’a fait à Saguenay pendant pas moins de 20 ans. De toute évidence, son emprise sur la ville et ses institutions, notamment sur le conseil d’administration de Promotion Saguenay, étaient devenue grande, beaucoup trop grande, au point où certains acceptaient de prêter foi à ses propos et à ses agissements sans même se questionner. Je fais évidemment allusion au contrat de Ghislain Harvey, ancien président-directeur général de Promotion Saguenay, que Gérald Savard affirme avoir approuvé sans même l’avoir lu, sur la seule recommandation de Jean Tremblay et de l’avocat Pierre Mazurette. Le moins que l’on puisse dire, c’est que le préfet Savard s’est montré indigne des charges qui lui incombent. Après, qu’il ait agi de bonne foi ou non ne change rien à l’affaire.

Quant à la corruption et au népotisme, elle désigne ici cette tendance qu’ont certains élus ou dirigeants d’organisations publiques à favoriser l’ascension de leurs amis ou de leurs « contacts » sans passer par les processus de sélection ordinaires (appels d’offres publics, par exemple), le plus souvent sans considération du mérite et de l’équité. À ce propos, combien de fois a-t-on effectivement entendu l’ex-maire Tremblay justifier ses nominations et ses décisions sur la seule base de son expérience et de son autorité ? Combien de fois a-t-il affirmé qu’il était là pour gouverner, pas pour tergiverser ? À coup de mandats électoraux forts, ils en étaient vraisemblablement venus à croire qu’ils pouvaient agir comme bon lui semblait, à gérer la ville tel un « bon père de famille », comme si un mandat électoral – aussi fort soit-il – constituait une sorte de chèque en blanc renouvelable tous les quatre ans. Le plus triste est probablement de constater qu’il n’avait pas totalement tort, du moins à en juger par le silence complice de celles et ceux qui l’entouraient... et d’une majorité d’électeurs !

Le fait est qu’avec les années, sous l’égide de Jean Tremblay, la démocratie municipale à Saguenay s’était peu à peu transformée en oligarchie sur laquelle régnait un petit groupe d’influenceurs qui se croyaient quasiment tout permis. Ici encore, difficile de ne pas penser à Promotion Saguenay et aux nominations controversées auxquelles a procédé son conseil d’administration à la veille des élections. Le pire, c’est que je suis à peu près convaincu que tout ce beau monde avait l’intime conviction d’agir pour le mieux, en toute légitimité. Comme quoi aux yeux de certains, il semble aisé de confondre ses intérêts particuliers avec l’intérêt général. Quoi qu’il en soit, il faut tout de même une bonne dose d’arrogance ou d’aveuglement volontaire pour ne pas broncher devant tant d’entorses aux principes démocratiques les plus élémentaires. Mais bon, nous avions le compte de taxes le plus bas au Québec, alors de quoi pouvions-nous nous plaindre ? Qui plus est, la fin justifie les moyens, pas vrai ?

Mais parce que trop, c’est trop, les électeurs de Saguenay ont finalement exprimé leur ras-le-bol le 5 novembre dernier en infligeant une défaite cuisante au Parti des citoyens, le parti fondé par Jean Tremblay lui-même. Échaudés par les scandales et les malversations de l’administration précédente, ils ont plutôt décidé de placer leur confiance en la personne de Josée Néron, laquelle semble résolue à assainir les mœurs politiques au sein de l’appareil municipal. Ne lui donnons évidemment pas le Bon Dieu sans confession, mais on peut à tout le moins espérer que de son côté, la population ait appris de ses erreurs et pris conscience qu’en démocratie, l’apathie citoyenne mène directement au népotisme et à l’autoritarisme « soft ». Comme quoi il ne saurait y avoir de démocratie en santé sans une participation citoyenne active, ou à tout le moins sans une vigilance citoyenne accrue.

Sébastien Lévesque, enseignant au Cégep de Jonquière