L'historienne Russel-Aurore Bouchard.

La mémoire assassinée

TRIBUNE / Notre chroniqueuse Isabel Brochu a récemment abordé la question des toponymes qui rendent hommage à certains individus ayant marqué l’Histoire. Elle référait notamment à Andrew William Mellon. Faut-il revoir le passé et le corriger en fonction de nos valeurs actuelles ? L'historienne Russel-Aurore Bouchard se prononce.

En début de semaine, dans une chronique-choc, Isabel Brochu s’est attaquée à la mémoire d’Arvida en soulevant l’idée qu’il faudrait rayer du répertoire toponymique saguenéen le nom du Boulevard Mellon, nommé ainsi en l’honneur d’Andrew William Mellon. Pour justifier sa position, elle réfère à un vieux texte de Burton Ledoux (un activiste communiste et antitrust) qui, au tournant des années 1950, en avait eu gros sur le cœur contre les méchants capitalistes américains. Raisons évoquées, Mellon était banquier et pas des plus généreux ! Il a eu une influence néfaste dans la Crise de 1929 et était proche des nazis (même s’il est mort en 1937 !). Et il a sur la conscience la soixantaine de cadavres soi-disant ensevelis dans le béton du barrage de Shipshaw. Un triste héritage de cette dure époque il est vrai ! Pour les nuances et les considérants, on repassera.

En ce qui me concerne, le bonhomme ne m’inspire aucune sympathie. Quand on le regarde avec les yeux d’aujourd’hui, on est effectivement en droit de s’interroger sur la place enviable qu’il tient dans notre mémoire collective. À ce compte-là, il faudra donc débaptiser la rue Voltaire, à Chicoutimi, parce que ce héros des Lumières a déjà eu des parts dans le trafic des esclaves aux Antilles et qu’il s’est royalement payé la tronche des Québécois quand tout allait si mal pour eux. Dans ce contexte, il faut également débaptiser le pont Dubuc puisqu’il a déjà engagé des enfants de 12 ans dans ses chantiers. Et vu que nous y sommes, profitons-en donc pour changer au passage le nom de la rue Peter-McLeod puisque je lui reproche, dans mes écrits, d’avoir maintenu le Saguenay sous un joug de terreur. 

Donnez-moi n’importe qui, et je vous trouve dix raisons pour justifier son renvoi. La question n’est pas nouvelle. Il suffit de rappeler simplement la polémique soulevée l’année dernière, tant à Montréal qu’aux États-Unis, dans l’épisode des plaques historiques, des statues de généraux confédérés et de tous ces autres qui sont devenus subitement des déchets de l’humanité. Même la statue de Christophe Colomb n’y a pas échappé ! L’horreur, je vous dis ! Le Génois a découvert l’Amérique ! Un crime contre l’humanité !

Que faut-il penser de tout ça ? Pas grand-chose de bien, en fait ! Dans le langage de l’histoire, on appelle ça du révisionnisme, voire du négationnisme. Le fond du problème est idéologique et les ressorts qui l’agissent sont politiques. Sans qu’il n’y paraisse, rue après rue, maison ancienne après maison ancienne, monument après monument, on est en train d’exterminer la mémoire. C’est justement ce que George Orwell a tenté d’illustrer dans son fameux « 1984 » ; c’est ce que Mao a essayé de faire en 1949 avec sa révolution culturelle ; et c’est ce que nous sommes en train de faire avec ce navrant mouvement de l’oubli qui prend de l’ampleur dans le contexte du projet onusien du gouvernement mondial.

Les monuments, les plaques historiques et les noms de rues sont habituellement érigés en temps de paix et d’abondance pour honorer la mémoire de ceux et celles qui ont joué un rôle certain dans l’édification de notre société. En cela, ils marquent un temps d’arrêt et témoignent des époques auxquelles ils sont associés. Ils nous permettent de mesurer le chemin parcouru et servent de point de repère pour assurer la suite des choses. Vouloir effacer de notre mémoire tous ces noms qui nous dérangent aujourd’hui, pour une raison et pour une autre, n’augure rien de bon. Anneau après anneau, on est en train de briser la chaîne qui nous relie, par la mémoire, à notre passé. Morceau par morceau, c’est donc tout ce qui nous a construits, tout ce qui a fait de nous une société solidaire, déterminée et libre, qu’on est en train d’effacer. L’erreur que nous commettons est mortelle. Peu à peu, nous nous désolidarisons et nous nous effaçons dans l’insignifiance et dans l’oubli. 

Est-il trop tard pour corriger cette trajectoire funeste ? À vous de me le dire…