«Je ne suis pas non plus de ceux qui versent allègrement dans les amalgames visant à rendre tous les musulmans coupables ou suspects en raison des dérapages d'une minorité radicale qui agit en son nom.»

Islam et modernité

LA TRIBUNE / Musulmans et Québécois: comment l'islam peut-il se vivre au Québec? Sébastien Lévesque, professeur de philosophie au Cégep de Jonquière, et Chantale Potvin, auteure et enseignante à Roberval, se penchent sur la question.
Sébastien Lévesque, professeur de philosophie au Cégep de Jonquière
Je l'admets d'emblée, je ne connais pas très bien l'islam. Comme plusieurs de mes concitoyens, je suis un athée de culture chrétienne. Je ne connais donc pas très bien l'islam, mais je m'y intéresse. Tant bien que mal, j'essaie de comprendre cette religion et surtout de connaître celles et ceux qui y adhèrent. Car, qu'on le veuille ou non, la religion est un fait sociologique et anthropologique avec lequel nous devons composer. Et en dépit du phénomène de la sécularisation, les religions sont de toute évidence là pour rester. Mais l'islam n'est pas une religion comme les autres. Pas dans notre imaginaire collectif, du moins. L'islam ne laisse personne indifférent et suscite le plus souvent la crainte et l'incompréhension. Pourquoi ?
Pour répondre à cette question, il faut d'abord se souvenir de tout le chemin parcouru en Occident depuis le 18e siècle pour réduire et limiter l'influence de la religion sur les individus et les institutions. Partout en Europe et en Amérique du Nord, les philosophes, les poètes et les scientifiques se sont efforcés d'émanciper la société moderne des doctrines religieuses devenues trop rigides en regard de l'aspiration à la liberté et à la vérité qui animait l'homme moderne. Plus près de nous, il faudra attendre la Révolution tranquille pour que le Québec embarque résolument dans le « train de la modernité ». En rompant ainsi avec l'Église catholique, les Québécois venaient de franchir une étape importante dans la construction d'un État moderne et vers la libéralisation des moeurs.
Bon, et l'islam dans tout ça ? D'abord, je tiens à dire que je ne suis pas de ceux qui croient que l'islam est intrinsèquement mauvais et incompatible avec la modernité. Je ne suis pas non plus de ceux qui versent allègrement dans les amalgames visant à rendre tous les musulmans coupables ou suspects en raison des dérapages d'une minorité radicale qui agit en son nom. Cela dit, je ne suis pas naïf non plus et il faut bien se rendre à l'évidence que l'islam traverse actuellement une crise. Les raisons de cette crise sont multiples et complexes et je n'aurai pas la prétention ici de procéder à son analyse exhaustive. J'aimerais cependant orienter ma réflexion sur les rapports qu'entretiennent l'islam et la modernité. Au fond, la question est simple : dans quelle mesure l'islam est-il compatible avec le monde moderne ?
Selon moi, il n'y a pas de réponse toute faite à cette question. Ce que je sais, en revanche, c'est qu'il appartient aux musulmans et à eux seuls d'en décider. Non pas que je considère que le fardeau de l'intégration ne repose que sur leurs seules épaules, mais plutôt que le processus de modernisation de l'islam est une affaire « privée » qui ne pourra être accomplie que par les croyants eux-mêmes. Je note cependant que s'il souhaite réellement se moderniser, l'islam devra s'ouvrir davantage à la critique. Pour ce faire, il faudra notamment cesser ces accusations abusives d'islamophobie dès qu'une personne ose passer l'islam « dans le tordeur » de la pensée critique. Pensez-vous que l'Église catholique aurait pu « évoluer » et procéder à une profonde et sérieuse remise en question de ses dogmes sans sa mise au ban par la société moderne ?
Cela dit, loin de moi l'idée de nier la réalité de l'islamophobie. Les craintes suscitées par l'islam, bien qu'elles ne soient pas totalement dénuées de fondement, sont généralement disproportionnées et caricaturales. Et trop souvent, les critiques de l'islam prennent des allures inquisitoires. D'un côté comme de l'autre, le discernement est donc de mise. Mais chose certaine, si l'islam inquiète autant, c'est qu'il s'agit d'une religion dont le processus de modernisation est tout sauf achevé.