Une femme visite une mosquée.

Impair discursif

TRIBUNE - Quartier musulman // Le Dr Khadiyatoulah Fall, professeur titulaire de la Chaire interculturelle CERII et directeur du CELAT à l'UQAC, de même que le juriste d'origine brésilienne Rodrigo Brignani Peres analysent le débat entourant le projet de quartier musulman au Québec.
(Khadiyatoulah Fall) - Le dictionnaire Oxford fait de l'expression « ère post vérité » le mot de l'année 2016. Cette expression et son para synonyme « ère post factuelle » ont connu en 2016 une forte circulation discursive. Les deux expressions renvoient à ce qu'on semble poser comme une nouvelle caractéristique des discours politiques, médiatiques et virtuels de notre époque, c'est-à-dire la fabrique de l'opinion publique à partir des émotions, des sensibilités idéologiques, des sensibilités identitaires et religieuses plutôt qu'à partir des faits objectifs, des faits avérés.
On voit d'ailleurs s'installer un nouveau genre discursif dans le langage médiatique : le « fact checking ».
Ce que l'on peut appeler « l'affaire Nabil Warda », ce promoteur immobilier, immigrant, musulman, arabe est une illustration de l'entreprise de l'émotion et la fabrique des ralliements et rejets que suscite aujourd'hui le discours médiatique sur l'islam et les communautés musulmanes.
Nabil Warda a le projet, selon plusieurs journaux, radios, télévisions, réseaux sociaux du Québec, de construire en banlieue de Montréal, à Brossard, un complexe immobilier qui ne serait réservé qu'à des propriétaires de religion musulmane. Un quartier musulman! Une banlieue musulmane!
J'ai condamné le projet de M. Warda après en avoir pris connaissance à travers les médias. J'ai souligné que le projet était provocateur et en rupture avec les principes du vivre ensemble et le type d'intégration que nous souhaitons au Québec.
Les remarques du premier ministre Philippe Couillard, celles aussi de leaders de l'opposition et de journalistes ont rappelé ces principes.
J'ai indiqué que, malgré les intentions louables de M. Warda d'appuyer l'accès à la propriété de certaines familles musulmanes, son projet, dans la formulation que les médias en donnaient, participait à la fabrique de la stigmatisation des communautés musulmanes. En voulant bien faire, il a cependant mal dit.
Les formules souvent brandies pour renvoyer à une supposée impossibilité d'intégration des communautés musulmanes se sont fait entendre : communautarisme, ghettoïsme, quartiers islamiques, banques islamiques, charia, écoles islamiques, centres communautaires islamiques, burqa, piscines islamiques, épiceries islamiques ou halal... Tout un répertoire lexical pour renvoyer à des communautés musulmanes qui érigent des frontières et qui sont dans le figement.
J'ai pris connaissance de l'ensemble du corpus textuel sur cet événement médiatique. On apprend que M. Warda est un citoyen musulman apparemment bien intégré à la société québécoise, un homme d'affaires qui réussit bien, un citoyen qui connaît les lois du Québec, un citoyen qui habite dans un quartier où se côtoient des Québécois de différentes origines. On apprend même qu'il aurait voté « Oui » lors du premier référendum sur la souveraineté du Québec. Il est considéré comme un citoyen pour qui la pratique de l'islam au Québec doit s'inscrire dans les principes de droit, de démocratie, d'égalité et de respect du pluralisme qui fondent cette nation.
On serait tous d'accord pour reconnaître que les individus se regroupent selon des affinités, selon des besoins partagés. Un individu peut choisir sa résidence parce qu'elle est proche des lieux de culte, s'il est pratiquant. Un autre s'installera près des espaces commerciaux. Un autre prendra en considération ses moyens financiers, etc. Ces paramètres qui orientent la décision des individus dans le choix de résidence, de leur voisinage sont multiples et varient ainsi selon les intérêts des uns des autres. Si la loi ne brime pas notre liberté de choix, elle interdit cependant la discrimination qui consisterait à exclure d'un espace résidentiel immobilier un citoyen sur la base de critères ethniques, raciaux ou religieux.
M. Warda a commis un malheureux impair discursif dans la manière dont il a présenté son projet. Ce qu'il a d'ailleurs cherché à corriger par la suite.
La leçon qu'il faut tirer de ce moment discursif, c'est qu'il est devenu important de s'entourer d'un principe de précaution, d'une prudence, du contrôle des mots et des énoncés lorsque les musulmans se commettent dans l'espace public, surtout aujourd'hui, alors que l'islam est au ban des accusés, alors que toute parole est lue, scrutée sous le prisme d'une possible radicalisation religieuse, d'une ghettoïsation, d'une salafisation ou d'un « frèrisme ».
Je n'irai pas jusqu'à proposer une discrétion des musulmans, comme l'a suggéré une personnalité politique en France. La liberté d'expression, la liberté d'entreprendre constituent d'autres merveilleux acquis de notre démocratie québécoise. Je plaide cependant pour une pratique discursive plus avertie, une parole qui tienne compte des peurs et angoisses de nombreux membres de la société d'accueil qui ont l'impression que les communautés musulmanes réintroduisent dans l'espace public ce à quoi ils ont renoncé après un long combat.
Le vivre ensemble est un défi de discours, un défi conversationnel. Il demande de tenir compte de principes conversationnels qui puissent donner un destin, un avenir aux échanges verbaux. Il commande de pouvoir toujours se construire un espace inter discursif où chacun, dans la rencontre du discours de l'autre, se sent convoqué à plus communiquer, à mieux communiquer plutôt que rejeté, nié, insulté, inconsidéré. « L'être ensemble » se construit dans une porosité des frontières discursives pour établir des passerelles qui sauvent la face des uns et des autres. Les radicalismes, eux, se construisent dans les silences, et dans les impossibilités du dialogue.