L'historien Éric Tremblay.

Déboulonner l'histoire

TRIBUNE / Notre chroniqueuse Isabel Brochu a récemment abordé la question des toponymes qui rendent hommage à certains individus ayant marqué l’Histoire. Elle référait notamment à Andrew William Mellon. Faut-il revoir le passé et le corriger en fonction de nos valeurs actuelles ? L'historien Éric Tremblay se prononce.

Bien que le phénomène ne soit pas nouveau, nous assistons depuis quelques années à une forme de réécriture de l’histoire. Un peu partout en Occident, les autorités publiques déboulonnent, renomment et reconstruisent l’espace dédié à notre mémoire. Ce geste est justifié par quoi ? Par qui ? Pourquoi ? Le citoyen comme l’historien se demande alors quelle est la position à adopter face à un geste autant radical que spontané.

Cette nouvelle dynamique relève historiquement à la fois du révisionnisme et du négationnisme. Il s’agit alors de réviser notre rapport avec le passé tout en niant ce qui ne correspond pas à certaines normes sociales dorénavant inacceptables. Positionnant ainsi les problématiques du passé sur l’échiquier d’un questionnement contemporain. Ce qui est tout le contraire du travail de l’historien et de la distance qu’il doit conserver face au sujet de son étude.

Chaque situation de déboulonnage demeure particulière, d’abord par sa contextualisation, puis par les nombreuses causes qui peuvent être à l’origine d’un tel ressentiment populaire : un lieu, un personnage, une date, etc. Dans plusieurs cas, les autorités en place ont répondu rapidement à la grogne des groupes de pression ou des individus qui réclament la disparition de cette « tare historique ». Encore une fois, cette rapidité d’action est à l’opposé de l’attitude réflective et du questionnement collectif que demande une telle rupture avec l’histoire.

Alors pourquoi sommes-nous dans une époque de réécriture de l’histoire, de déboulonnement du passé ? Personnellement, je pense que nous assistons au croisement, voire à l’enchevêtrement de plusieurs variables sociohistoriques : déclin du modèle occidental, effritement de l’État providence, questionnement sur l’appartenance, laïcisation de surface, valorisation des droits individuels, etc. Ces points de friction sont à la source d’un repositionnement identitaire individuel puis collectif. Sans vouloir me répéter, il est encore une fois très difficile pour l’historien d’étudier, sans un minimum de recul, le temps présent. 

Cette tentative de réajustement de la symbolique historique déstabilise l’historien en tant qu’individu : un acteur social vivant au sein d’une collectivité. Les valeurs dépassent parfois la rigueur professionnelle. On ne peut rester insensible à la déconstruction de ce passé autrefois glorieux, mais complètement inacceptable aujourd’hui. En tant que citoyen, je suis assez en accord avec certaines perspectives de déboulonnage (par exemple le crucifix à l’Assemblée nationale). Cependant, d’un autre côté, l’historien que je suis doit obligatoirement apporter des nuances à l’intérieur du questionnement (comme dans le cas de la toponymie). Donc, le plus souvent, je suis en désaccord avec la manière de faire, particulièrement en ce qui concerne le processus.

Un des principaux problèmes dans cette réécriture de l’histoire est le manque de discussions et d’analyses. Outre le risque de déboulonner l’histoire elle-même, elle est souvent l’illustration d’une méconnaissance du passé (contextualisation) et de la mise en place d’une mémoire sélective (patrimonialisation). L’histoire de nos vies et celle des nations ont un point en commun : elles comptent des moments heureux, mais aussi des malheureux. En effacer le souvenir fera-t-il disparaître la douleur de ces derniers ?

Alors, faut-il se lancer dans le tri des « bons » et des « méchants » de l’histoire ? L’exercice peut être utile si elle dépasse la repentance, le jugement de valeur et le politiquement correct. Reste qu’il est parfois difficile de porter un regard sur les personnages historiques sans anachronisme de notre part. Évoluant dans une autre époque que la nôtre, une grande majorité de ceux-ci ne conviendraient plus aux normes de notre société actuelle. Doit-on les bannir ou plutôt comprendre l’époque dans laquelle ils vivaient ? En ce sens, il serait préférable d’essayer de mieux connaître le contexte sociohistorique de leurs actions avant de déboulonner.