Sylvain Charlebois accuse, mais n’explique pas

OPINION / L’auteur, Maurice Doyon, est professeur titulaire à la Chaire de recherche économique sur l’industrie des oeufs et directeur du département d’économie agroalimentaire et des sciences de la consommation de l’Université Laval

Dans sa dernière chronique intitulée Vision dérangeante à la campagne, Sylvain Charlebois soutient encore que les consommateurs vont payer pour le lait, le poulet et les oeufs excédentaires qui n’ont pas atteint le consommateur. Pourtant, au moins un ancien collègue a indiqué à M. Charlebois qu’il était dans l’erreur dans sa lettre Une réplique au professeur Charlebois... pour l’ensemble de son oeuvre.

M. Charlebois accuse les producteurs agricoles du Québec sous gestion de l’offre de tromper intentionnellement la population. «Bien sûr, les agriculteurs profitent du manque de connaissances des citadins en mentionnant qu’ils subiront personnellement des pertes. Mais ce n’est tout simplement pas le cas.»

Bien que cela fasse bientôt 30 ans que je me spécialise dans l’étude des secteurs sous gestion de l’offre (lait, oeufs, poulet, dindon), je n’arrive pas à comprendre comment M. Charlebois en arrive à conclure que les producteurs seront payés pour les produits qui ne seront pas livrés ou transformés. Les producteurs sous gestion de l’offre reçoivent un coût de production moyen par unité livrée, par exemple par hectolitre de lait. Bien que la perte associée au lait jeté soit partagée par l’ensemble des producteurs, elle ne sera pas compensée. Pour illustrer, imaginons que les artisans qui font des masques en tissu obtiennent leur coût de production moyen et que ce dernier est de 10$ par masque livré. Un artisan qui fait 3000 masques par an obtient donc 30 000$. Si suivant le développement d’un traitement à la COVID-19, la demande de masque chute à 2000 par artisan, ces derniers obtiennent toujours leur coût de production moyen, soit 10$ par masque, pour un revenu annuel de 20 000$. Poussons l’exemple et imaginons en plus que 5000 masques sont détruits par accident dans l’entrepôt des artisans. Les clients ne paieront pas pour des masques qu’ils n’ont pas reçus, même si les artisans ont une garantie de recevoir leur coût de production moyen de 10$. Les artisans assumeront donc la perte des 5000 masques détruits.

Pour ce qui est de prétendre que la gestion de l’offre incite au gaspillage, il suffit d’utiliser un contre-exemple. Le secteur laitier américain n’est pas sous gestion de l’offre, selon la logique de M. Charlebois le gaspillage de lait doit donc y être un évènement rarissime. Dans un récent discours, la sénatrice Julie Miville-Dechêne indique que les Américains jettent quotidiennement 14 millions de litres par jour depuis la crise. En octobre 2016, le Wall Street Journal déplorait le fait que les producteurs laitiers américains avaient dû jeter 163 millions de litres, et ce, en absence de crise. Les faits n’appuient pas les affirmations de M. Charlebois.

Plutôt que de s’entêter à répéter les mêmes choses sans explications, il serait souhaitable que M. Charlebois explique ses conclusions, qu’il donne ses sources ou même mieux qu’il fasse une simulation pour appuyer ses dires.