Stratégie et tactique de Rio Tinto ?

L’auteur de cette analyse est Marc-Urbain Proulx, Ph.D., professeur au département des Sciences économiques et administratives à l’UQAC et responsable du Centre de recherche sur le développement territorial.

OPINION / En utilisant les mauvaises conditions du marché de l’aluminium comme argument principal, la compagnie Rio Tinto a renoncé cette semaine à deux petits projets d’immobilisations au Saguenay–Lac-Saint-Jean, soit un centre de billettes d’aluminium attaché à son aluminerie d’Alma ainsi que 16 nouvelles cuves à ajouter à sa nouvelle usine AP60 d’Arvida. À l’échelle de l’industrie mondiale de l’aluminium, ces immobilisations de 300 millions $ ne représentent évidemment qu’un très petit projet. Mais elles sont significatives pour le Saguenay–Lac-Saint-Jean qui espère des signaux positifs de la part de cette compagnie qui exige toujours des conditions régionales encore plus favorables à la maximisation de sa profitabilité.

Au-delà de la grande déception régionale face à ce recul tactique de la compagnie se pose la question de la stratégie de ce géant minier australo-britannique qui oeuvre dans le secteur de l’aluminium depuis l’achat des actifs de Alcan en 2007. Dans le cas précis qui nous concerne actuellement, les mauvaises conditions du marché représentent un argument fallacieux. Je vais vous expliquer pourquoi.

Dans cette industrie mondiale, les prix du métal désormais fixés par le London Metal Exchange (LME) illustrent, à travers des fluctuations conjoncturelles, une longue tendance baissière depuis un siècle. En dollars constants de 2005 comme référence, la tonne d’aluminium était transigée à 5000 $ en 1930, près de 4000 $ en 1950, 3000 $ en 1970, 2500 $ en 1995 et à 2000 $ en 2015. L’industrie s’est ajustée en améliorant sa productivité. Et ces prix continueront de descendre très lentement sur une longue période. Après un léger recul au cours du dernier mois, les prix repartent à la hausse depuis quelques jours.

Le LME indique qu’ils sont actuellement autour de 1725 $US. Ce qui équivaut à plus de 2100 $CAN avec le taux de change en cours, donc au-dessus du 2000 $, ce qui représente le niveau moyen actuel d’un marché fluctuant.

Selon les crédibles pronostics du LME, les prix à la hausse de l’aluminium devraient atteindre 1813 $US en décembre 2020, 1897 $US en décembre 2021 et 1987 $US en décembre 2022. En dollars canadiens, ce sont des prix bien au-dessus de la tendance au sein de cette industrie. La profitabilité des producteurs comme Rio Tinto s’annonce excellente, en considérant notamment les importants gains de productivité amassés depuis leur acquisition des installations de Alcan. À ces profits assurés grâce à des prix bien au-dessus des coûts de production, il faut aussi ajouter la prime Midwest imposée par le LME à la valeur du marché. Depuis quelques années, cette prime représente plus de 500 $CAN par tonne livrée.

En conséquence de ces faits vérifiables, lesdites mauvaises conditions du marché ne représentent pas la vraie raison du recul de Rio Tinto face à ses petites immobilisations de 300 millions envisagées au Saguenay–Lac-Saint-Jean, région qui attend des projets beaucoup plus substantiels en retour des excellentes conditions offertes pour produire de l’aluminium. Que désirent réellement les stratèges londoniens de Rio Tinto ? Avec ces prix de l’aluminium qui illustrent une envolée au-dessus de la tendance, il apparaît évident qu’une décision importante s’avère en gestation.