Joël Martel

Risquer la vie des autres

C’est une de mes histoires préférées. En fait, j’aime tellement cette histoire que c’est la deuxième fois que je vous en parle dans une chronique.

La nouvelle en question, qui s’intitule Button, button, a été publiée pour la toute première fois en 1970 dans le fameux magazine Playboy et on la doit au prolifique auteur de science-fiction Richard Matheson.

Grosso modo, Button, button raconte l’histoire d’un couple qui reçoit un jour une mystérieuse petite boîte sur laquelle se trouve un bouton en guise d’interrupteur, alors que celle-ci est accompagnée d’une note informant le couple qu’un homme leur rendra visite à ce sujet le lendemain.

Tel qu’annoncé, l’homme rend visite au couple le jour suivant, puis il l’informe que si l’un d’eux appuie sur le bouton, cela causera la mort d’un inconnu, mais les deux amoureux recevront un montant de 50 000 $.

Maintenant, vous m’avez peut-être vu venir avec mes grosses bottes de ski qui font « clok-clok » à chacun de mes pas, mais je considère que cette histoire se prête étrangement bien à la situation que nous vivons tous actuellement.

Voici donc la relecture que je vous propose : un couple est confiné à sa maison afin de limiter la propagation d’un nouveau coronavirus et, un jour, un homme vient les informer que s’ils ignorent les consignes des autorités, cela causera la mort d’un inconnu, mais ils pourront retrouver leur liberté d’antan, le temps d’une journée.

Évidemment, les deux amoureux sont grandement tentés de prendre ce risque, mais la sagesse leur dicte alors de bien prendre le temps de considérer cette proposition. Et si cet inconnu était un père de famille ? Ou un bon Samaritain sur lequel comptent de nombreuses personnes qui sont démunies ? Ou une mère de famille monoparentale ? Voire même un enfant ?

Cette relecture du récit de Matheson semblera certainement extrême aux yeux de quelques lecteurs et lectrices, mais il n’en demeure pas moins que le fait d’ignorer les consignes de distanciation sociale implique directement que vous êtes à l’aise avec l’idée de causer éventuellement le décès d’une personne, et ce, pour votre confort.

Certes, vous pouvez m’accuser de vous faire la morale en tenant un tel discours, mais ici, je ne fais que me fier aux modèles établis par les experts de l’Organisation mondiale de la santé qui indiquent clairement qu’en ce moment, tout le monde peut être un vecteur de contagion de la COVID-19, et ce, sans même le savoir, puisque plusieurs porteurs ne ressentent aucun symptôme.

D’ailleurs, là où l’analogie avec Button, button est la plus frappante, c’est lorsqu’on lit les commentaires sur les réseaux sociaux d’individus qui ne voient aucunement l’intérêt de mettre en place de telles mesures. L’argument qui revient le plus souvent est que « de toute façon, je ne fréquente personne dont la vie pourrait être menacée par la COVID-19 ».

En adoptant une telle ligne de pensée, ce qu’on envoie comme message, c’est que certaines vies ont moins de valeur que d’autres.

Mais bon, tout ça, c’est bien intéressant, mais je serais très impoli de vous abandonner comme ça sans même vous révéler la conclusion du récit original de Matheson.

Alors hop, après avoir été informé du pouvoir de la mystérieuse boîte, le couple pèse donc les pour et les contre, puis le lendemain, la femme décide enfin d’appuyer sur le bouton. Quelques heures plus tard, elle reçoit un appel l’informant que son mari a tragiquement perdu la vie en se faisant pousser sur les rails d’un train et elle se souvient alors que la police d’assurance de son conjoint de 25 000 $ doit être doublée dans l’éventualité d’une mort accidentelle. C’était donc ça le montant de 50 000 $.

Puis, le lendemain, lorsque le mystérieux propriétaire de la boîte revient la chercher, la femme lui reproche de lui avoir menti en lui ayant dit que ce serait un inconnu qui perdrait la vie. C’est alors que l’homme lui répond : « Mais chère madame, croyez-vous vraiment que vous connaissiez votre mari ? »

Et vous, croyez-vous vraiment que vous connaissez les chances de survivre à la COVID-19 des membres de votre entourage ?