Rencontrer la peur

Je n'ai connu la peur qu'à l'âge de 30 ans.
Et là, je vous parle de la vraie peur. Celle qui se tapit en permanence dans votre esprit et qui, à tout moment, sans même prévenir, risque de surgir. Cette peur qui, lorsqu'elle se décide à vous habiter, peut vous tétaniser en l'espace d'une milliseconde. Cette peur qui vous fait rendre compte de toute votre impuissance quant à tout ce qui vous entoure.
Cette peur, j'ai fait sa connaissance à l'instant même où, pour la toute première fois, j'ai tenu mon fils dans mes bras. Vous savez, ce cliché où on voit sa vie défiler devant ses yeux? Eh bien, je l'ai vécu à ce moment-là. Alors que Charlot venait tout juste de venir au monde, il était blotti dans le creux de mes bras, et comme si le temps s'était suspendu autour de moi, j'ai imaginé ce que serait sa vie, je l'ai vu faire ses premiers pas, prendre l'autobus, se dire que j'étais d'une imbécillité pas possible, devenir adulte, réaliser que mon imbécillité relevait davantage de la maladresse que de la mauvaise foi, devenir quelqu'un et ultimement, me tenir la main pour une dernière fois, avec en prime, moi dans le rôle d'un vieillard s'apprêtant à pousser une dernière expiration avant le dernier voyage.
Ouep, je suis intense comme ça.
Évidemment, on finit par s'y faire à cette peur. Du moins, on s'y habitue. On apprend à profiter des moments où elle dort tout en étant bien conscient que lorsqu'elle se réveillera, elle prendra infailliblement le dessus sur notre tranquillité d'esprit. Mais bon, une fois qu'elle s'installe, elle est là pour de bon, alors quand même bien qu'on tenterait d'y remédier...
C'est plutôt particulier tout ça parce que jusqu'au moment où elle s'incruste dans votre tête, on croyait déjà la connaître. Même qu'on était convaincu de l'avoir toujours côtoyé. N'était-ce pas elle qui nous guettait dans l'obscurité pendant toute la nuit alors que nous n'étions que des gosses? Et n'était-ce pas elle qui nous chatouillait les côtes jusqu'à nous faire rire alors que nous avions la tête à l'envers dans le " Zipper " à Beauce Carnaval? N'était-ce pas elle qui nous avait donné des sueurs froides, cette fois où, en se grattant le cou au hasard, nous avions découvert cette masse inconnue qui s'était révélée au final, n'être qu'un poil de barbe incarné?
À bien y penser, c'était peut-être bien elle sauf que ces fois-là, elle ne faisait que nous rendre visite. Un peu comme ce cambrioleur qui vient faire son tour en se faisant passer pour un vendeur de porte-à-porte et qui inspecte sournoisement l'état des lieux avant d'en prendre définitivement possession, le jour où vous aurez le dos tourné.
Cette semaine, comme pour bien des parents, la peur est sortie de sa tanière. Elle a même passé une partie de la nuit avec moi. J'étais là, comme toutes les autres nuits, à chasser le sommeil et puis hop, sans avertir, elle a décidé qu'on devait tout arrêter et qu'elle devenait alors le programme principal. Même si c'est toujours elle qui a le dernier mot et qu'on n'a aucun contrôle sur celle-ci, il reste que c'est parfois de notre faute si elle se pointe. On lui ouvre parfois la porte. Et cette nuit-là, c'est presque comme si je l'avais vue par la fenêtre se balader dans la rue et que je l'avais directement interpellée afin de venir prendre un verre avec moi.
Je songeais donc à cet adolescent d'Alma emporté par la méningite. En fait, je pensais davantage à quel point tout ça n'avait aucun sens. La semaine d'avant, il était là à jouer au hockey, installé devant les buts, à braver les rondelles de ses adversaires et puis, en l'espace de quelques heures, plus rien. Bordel. Et puis là, j'ai eu une pensée pour ces deux parents que nous avions rencontrés, ma blonde et moi. Leur fils de trois ans avait été foudroyé par la même maladie, pendant son sommeil. Je me souviens encore du père qui avait sorti cette photo de son portefeuille pour me montrer à quel point c'était un bel enfant.
Et c'est peut-être un peu ça qui nourrit la vraie peur au fond. De savoir qu'un jour, il n'y aura plus de nouvelles photos, qu'on arrivera à la pose définitive.