Quitter un peu le monde virtuel

J'ai voulu faire un coup vite et puis hop, c'est seulement une fois rendu dans la voiture que je me suis rendu compte que je l'avais oublié.
J'ai peut-être hésité quelques secondes, à me demander si j'allais retourner dans la maison pour aller le chercher et puis, je me suis dit que là où j'allais, je pourrais bien m'en passer.
Alors je suis allé chercher mon "kid" à la garderie et il était là, dehors avec Odette, à escalader une falaise de neige. Je suis sorti de la voiture et comme à l'habitude, il m'a sauté dessus en criant "papa" et comme je ne suis pas con, et que je sais que le temps file, et qu'un jour, je ne serai plus son héros, j'en ai profité comme chaque fois. Je savoure le moment comme ils disent.
Ce jour-là, j'avais couru comme un débile à faire des téléphones, à écrire des tas de trucs, à fumer des clopes, à boire du mauvais café, à "troller" des gens sur Facebook, à essayer de trouver une façon de maximiser les quelques dollars qu'il me restait en poche, bref, une journée typique de gars qui gagne sa vie en ne faisant rien. Du moins, en apparence. Et avec tout ça, alors que je m'apprêtais à aller chercher Charlot à la garderie, j'ai réalisé que j'avais complètement oublié de me nourrir (un classique pour ma part) et que je n'avais rien préparé pour le souper.
Donc, tandis que je profitais de mon statut de héros et que Charlot s'accrochait à mon cou comme un petit singe, j'ai lancé: «Devine où est-ce qu'on s'en va manger toi pis moi?» Et puis hop, le temps de le dire et on était déjà en route pour le Macdo.
Alors voilà, je me suis lancé dans une des plus belles démonstrations d'amour paternel qui puissent exister: manger dans le parc pour enfants du Macdo. Comme à l'habitude, lorsque Charlot a fini de manger, il s'est immédiatement empressé d'aller jouer dans le parc. Or, pour ma part, j'étais plutôt dérouté, car si votre mémoire est bonne, vous vous rappelez certainement qu'au début de cette chronique, il y avait un truc que je n'avais pas amené avec moi.
Donc il y avait Charlot qui s'amusait avec d'autres enfants et moi, j'étais là, sans mon téléphone. Impossible de m'échapper dans le virtuel en attendant que le temps passe. J'étais là, bien confronté au réel. Alors j'ai échangé quelques mots avec Judith qui était assise à la table derrière moi. Et puis, j'ai aussi piqué un brin de jasette avec Cynthia qui était à la table d'à côté. J'ai passé un petit moment à regarder les gosses qui semblaient jouer à vingt jeux différents simultanément. J'ai fondu comme une adolescente en pleine poussée romantique en échangeant un regard complice avec Charlot. J'ai soupiré de nostalgie en regardant ce couple d'adolescents qui, après une discussion qui semblait musclée, s'est soudainement réconcilié. Je me suis projeté dans ce vieil homme qui était avec ses petits-enfants en me disant qu'un jour, je serais cet homme. J'ai lu les gros titres du journal, le premier paragraphe de l'éditorial signé par mon patron, vérifié dans le courrier du lecteur si quelqu'un n'avait pas laissé un commentaire comme quoi j'étais excellent, me suis confirmé que personne ne m'avait trouvé excellent finalement, etc.
Et puis, alors qu'on retournait à la maison, Charlot m'a demandé de lui mettre de la musique. Comme je n'avais pas mon téléphone, c'était mal foutu. Donc j'ai zappé d'un poste de radio à l'autre et là, après quelques tentatives de trouver un truc qui plairait à Charlot, mon gars de trois ans et demi m'a dit avec le plus grand sérieux du monde: «Papa, la musique à la radio, c'est plate.» J'ai échoué à dissimuler le sourire immense que j'avais au visage.
En arrivant à la maison, mon téléphone était sur la charge et il y avait tellement de notifications qui surgissaient de partout qu'un épileptique aurait sombré en pleine crise juste en voyant l'écran. Il y avait notamment un message de mon patron qui me pressait de livrer mes textes le plus rapidement possible.
Eh ben voilà pourquoi je n'ai pas pu te répondre Denis. Je bossais sur ça.