Quelle voix pour les enseignants?

Le Quotidien
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OPINION / Depuis plusieurs semaines maintenant, nombre d’acteurs de la société civile se prononcent sur les enjeux éducatifs de la situation de pandémie. Doit-il y avoir continuité pédagogique ? Quelle forme peut-elle prendre ? Des types d’élèves doivent-ils être mis en priorité ? La ronde d’avis reprend de plus bel maintenant qu’on envisage la réouverture des écoles. Cela se comprend. Tout le monde est concerné de près ou de loin par l’éducation. L’Association des pédiatres a récemment pris position. Des ordres ou d’autres regroupements de cette nature le feront vraisemblablement aussi. Cette situation offre une occasion pertinente pour réfléchir à la voix réelle dont disposent les enseignants, principaux professionnels en première ligne du retour à l’école, pour se faire entendre.

(Ce texte a été rédigé par Stéphane Allaire, professeur au Département des sciences de l’éducation de l’Université du Québec à Chicoutimi.)

D’entrée de jeu, clarifions l’intention du texte. Il ne s’agit pas de fournir un avis sur quand ni comment les écoles devraient rouvrir leurs portes. Il traite plutôt des mécanismes en place pour considérer la perspective propre aux enseignants dans la prise de décision.

La décision est complexe. Elle implique la prise en considération de multiples perspectives, dont évidemment le primordial angle sanitaire. On peut inférer la perspective économique à partir de récentes déclarations du Conseil du patronat du Québec. En outre, les pédiatres ont fourni là leur explicitement.

D’autres perspectives sont requises et seront nécessairement considérées par les décideurs. C’est le propre de la complexité que de considérer une gamme de facteurs. Mais quelle voix les enseignants ont-ils dans tout cela ? Comment peuvent-ils faire connaître les conditions d’enseignement et d’apprentissage à respecter pour mener à bien leur mission dans un éventuel contexte de réouverture des écoles ?

Certes, il y a des enseignants qui s’expriment avec grande articulation dans les médias sociaux et traditionnels. Or, il s’agit de voix individuelles qui n’ont de portée que le nombre de retweets et de partages sur Facebook.

On cherche plutôt une voix collégiale et formelle. En d’autres mots, une voix qui s’exprimerait au nom de la profession qu’est l’enseignement. Une profession qui a ses pratiques, connaissances, particularités, contraintes, valeurs, routines... Comme la pédiatrie a les siennes.

Où est donc cette voix collective ?

Les syndicats ? En tout respect pour eux, leur mission consiste davantage à négocier et à protéger des conditions de travail qu’à définir les contours de la profession.

Les comités de réflexion du gouvernement ? Il s’agit de lieux ad hoc qui réunissent une gamme d’intervenants. Au mieux, cela est susceptible d’amalgamer la perspective des enseignants à d’autres plutôt que la mettre en exergue. Au pire, les décisions sont prises avant la tenue des rencontres, ce qui rend les consultations factices.

Les chercheurs en sciences de l’éducation ? Bien que leurs sorties publiques contribuent aux réflexions actuelles, et plus largement au travail enseignant, une profession se caractérise par bien d’autres dimensions que les connaissances issues de la recherche. Les chercheurs ne peuvent donc pas avoir la prétention de parler au nom des enseignants, car leur pratique n’est tout simplement pas celle-là.

Il existe des associations d’enseignants. Par exemple, l’Association québécoise des enseignants du primaire, l’Association des enseignants de français, celle des enseignants de sciences et d’univers social. Toutefois, ces regroupements se définissent plutôt comme des communautés de partage. Ils ne statuent pas formellement sur les conditions de pratique de qualité qui devraient caractériser la profession enseignante, comme un ordre professionnel peut s’y adonner, par exemple.

Doit-on en conclure que les enseignants sont condamnés à laisser les autres acteurs sociaux prendre la place qui devrait légitimement leur revenir ? Le contexte actuel n’indique-t-il pas qu’ils auraient intérêt à se regrouper pour se reconnaître d’abord, et s’assurer ensuite qu’on les considère à leur pleine valeur ?