Les boissons alcoolisées énergisantes sont facilement accessibles aux adolescents par le réseau de distribution autant que par le prix.

Quand la mort ouvre les yeux

ÉDITORIAL / Il y avait des risques à permettre la mise en marché de boissons qualifiées d’«énergisantes», qui allient le plus haut taux d’alcool permis pour la vente en dépanneur, et les produits stimulants.

Dans son plus récent rapport annuel, de 2017, le Conseil d’éthique de l’industrie québécoise des boissons alcooliques s’inquiétait devant la mise en marché des boissons Four Loko et FCKD UP : «Faudra-t-il attendre qu’il y ait des morts avant d’agir?» demandait l’organisme dirigé par l’ex-président de Desjardins, Claude Béland.

Malheureusement, on connaît maintenant la réponse.

Il revenait aux gouvernements de documenter le risque de ces breuvages et de mettre en place les balises nécessaires pour éviter que des drames, comme celui qui aurait coûté la vie à la jeune Athena Gervais, surviennent.

Le directeur général d’Éduc’Alcool, Hubert Sacy, critique l’incohérence des autorités. D’une part, Santé Canada avait émis des limites en 2012 sur les taux de caféine permis dans les boissons énergisantes, et exigeait aussi qu’un avertissement soit imprimé sur les bouteilles : «Ne pas mélanger à l’alcool».

Comment expliquer alors qu’on ait autorisé la vente, en dépanneur, d’un produit qui faisait précisément ça, et à fortes doses?

Ni Québec ni Ottawa ne peuvent invoquer la surprise ou l’ignorance. La mise en marché de Four Loko aux États-Unis est l’objet de controverses, et de poursuites en justice, depuis une dizaine d’années. En 2010, plusieurs étudiants ont été hospitalisés en raison d’intoxications sévères et le produit interdit par certains États et universités.

En 2014, la compagnie concluait une entente avec des procureurs d’une vingtaine d’États pour ne plus ajouter de stimulants, comme la caféine ou le guarana, dans ses boissons alcoolisées.

Peut-être que le Canada et le Québec auraient pu suivre cet exemple avant d’ouvrir toute grande la porte à ce genre de produit, facilement accessible aux adolescents par le réseau de distribution autant que par le prix. Deux bouteilles de cette boisson représentent l’équivalent d’une dizaine de bières, pour un total de 7 $. Et selon le CDC (Center for disease control) des États-Unis, le mélange de stimulant et d’alcool multiplie par trois le risque de boire à l’excès.

Et dans ces conditions, comment a-t-on permis la campagne de publicité du fabricant de FCKD UP : «de zéro à party en quelques gorgées»? Une véritable invitation à boire dans le seul but de s’enivrer, en proposant un produit conçu spécifiquement pour ça.

«Dans un avenir rapproché, la compagnie entend entamer des discussions avec les détaillants et les institutions pour étudier les façons dont on peut mieux éduquer la population québécoise sur la consommation responsable», avait écrit le fabricant quelques mois avant ce drame, quand cette campagne publicitaire avait été décriée.

Le raisonnement ressemble à celui utilisé par le lobby des armes aux États-Unis. Plutôt que de remettre en question la source du problème, soit la disponibilité et le contrôle de la vente du produit, essayons plutôt d’éduquer la population au grand complet.

Oui, l’éducation est essentielle pour réduire les dommages que peut causer la consommation d’alcool en général, mais dans ce cas particulier, autant pelleter du vent. Si on veut que les jeunes aient la possibilité de contrôler leur consommation, la première chose à faire, c’est de ne pas masquer l’alcool, ou ses effets, par des stimulants ou du sucre.