Pas simple, la gestion des écrans

OPINION / Il n’est probablement plus nécessaire de préciser à quel point les technologies se sont immiscées dans nos vies. Cellulaires, tablettes, microcontrôleurs, ordinateurs… Discrètement, elles contribuent à notre confort en améliorant les performances d’une foule d’objets. Elles nous permettent aussi d’interagir à distance et de nous distraire. Ces bienfaits ont tout de même un coût. Financier par exemple, mais aussi environnemental. Du point de vue des parents, les technologies et leurs écrans sont aussi la source d’un dilemme difficile à gérer. D’un côté les avantages et le grand intérêt des jeunes. De l’autre, les impacts négatifs supposés du « temps-écran » sur la santé et le développement.

Une trop grande exposition aux écrans serait associée à une multitude de problèmes développementaux tels que de faibles habiletés sociales, des capacités cognitives moindres, des difficultés d’attention ou une moins bonne motricité. Sur le plan de la santé, le « temps-écran » serait associé à des problèmes comme l’obésité, la myopie, une mauvaise posture et même des problèmes cardiovasculaires à long terme. C’est auprès des plus jeunes (12 ans et moins) que le « temps-écran » aurait le plus d’impacts négatifs.

On trouve ainsi sur le Web plusieurs recommandations apparemment fondées sur la recherche à l’intention des parents. Pas d’écran avant 2 ou 3 ans ! Pas de console de jeu avant 5 ou 6 ans ! Pas d’Internet seul avant 8 ou 9 ans ! Pas de réseaux sociaux avant 12 ou 13 ans ! Dans la majorité des familles, ces recommandations sont cependant presque impossibles à mettre en application puisque les jeunes fréquentent d’autres jeunes qui ont eux-mêmes accès à des écrans, visitent d’autres lieux où il y a des technos (école, garderie, etc.) et que les parents eux-mêmes en utilisent fréquemment. Comment les parents peuvent-ils gérer la situation ?

Une meilleure compréhension des résultats de la recherche peut ici rendre service. La majorité des recherches citées en lien avec le « temps-écran » concluent à des corrélations, c’est-à-dire des liens ou des relations. Or, ce type de recherche ne permet pas de conclusion de type « cause à effet ». Une ou plusieurs autres variables que les chercheurs n’ont pas contrôlées pourraient ainsi être la cause. Il demeure cependant indéniable qu’il y a un lien et que plus les jeunes passent de temps devant un écran, plus on observe d’impacts négatifs. Peut-être est-ce dû au « temps-écran », sinon c’est probablement dû à une variable présente dans toutes ces études. En ce sens, les études corrélationnelles sont fort utiles, même si elles manquent un peu de précision.

Récemment, des chercheurs européens ont proposé une interprétation simple et probable aux liens négatifs entourant le « temps-écran ». Selon eux, les écrans priveraient tout simplement les jeunes de temps pour faire d’autres choses plus importantes. Ainsi, lorsqu’un jeune de deux ans passe quelques heures par jour seul devant la télévision ou la tablette, c’est autant de temps qu’il ne consacre pas à des choses plus nécessaires pour lui, soit la manipulation d’objets et des interactions avec ses parents ou d’autres jeunes. Le problème, ce n’est donc pas en soi le « temps-écran », mais ce que l’on fait (ou pas) devant les écrans. Si le même jeune passait le même temps devant la télé ou la tablette, mais que ses parents l’accompagnaient en le questionnant (lequel de ces gros ballons préfères-tu ? Lequel est rouge ?), en lui expliquant ce qu’il voit ou en dessinant avec lui ce que l’on voit à l’écran, on peut parier que le « temps-écran » n’aurait pas les mêmes impacts sur la santé et le développement des jeunes.

Cette explication des impacts négatifs du « temps-écran » reste à démontrer, mais elle va dans le sens de ce que nous observons dans la recherche sur l’usage des technos à l’école. C’est l’usage qu’on a des technologies qui est important. Je ne doute pas que les futures recherches tenteront de distinguer les impacts des différentes façons d’utiliser les écrans. En attendant, les parents devraient privilégier le « temps-écran » impliquant des interactions sociales en face-à-face (donc, ne pas laisser les jeunes seuls avec les écrans) et dans lesquels le jeune est actif (Ex. : répondre à des questions ou trouver l’intrus) et productif (Ex. : faire ses devoirs ou reproduire le modèle Lego à l’aide d’une vidéo YouTube, etc.). Et pour le « temps-écran » qui ne répond pas à ces trois premiers critères, ils devraient considérer la richesse du contenu auquel le jeune est exposé, prendre en compte les points d’intérêts du jeune et orienter le « temps-écran » en fonction de sa curiosité ou choisir du « temps-écran » susceptible de nourrir d’autres activités par la suite (Ex. : dessin, bricolage).

Il est clair que passer trop de temps devant les écrans est associé à des risques, mais il est aussi clair que les technologies peuvent être des outils très puissants et utiles. Plutôt que de les bannir, mieux vaut réfléchir aux usages que nous en avons et tenter de les utiliser pour répondre aux besoins de chacun.

Patrick Giroux

Professeur au département des sciences de l'éducation de l'UQAC