Dans le grand film de 1998 de Roberto Benigni, La vie est belle, nous constatons comment Guido, un jeune père de famille, pour cacher l’horreur des camps de concentration à son fils, fait entrer son garçon dans un jeu qui lui permettra de gagner un char d’assaut à la fin de la guerre.
Dans le grand film de 1998 de Roberto Benigni, La vie est belle, nous constatons comment Guido, un jeune père de famille, pour cacher l’horreur des camps de concentration à son fils, fait entrer son garçon dans un jeu qui lui permettra de gagner un char d’assaut à la fin de la guerre.

Notre résistance face à la pandémie

Emmanuel Colomb, professeur associé au Département des sciences humaines à l’Université du Québec à Chicoutimi, est l’auteur de cette lettre

Cet article devait être initialement prévu à la suite de la crise autochtone du début de l’hiver afin de démontrer comment un acte de résistance d’une communauté est avant tout un acte de confirmation identitaire. La crise de la COVID-19 est venue amplifier cette réflexion. Face à l’agression, l’humain se solidarise, résiste, mais il peut aussi lâcher prise. Toutefois, ceux qui font face à l’agression malgré la fatigue, la pression, l’épuisement se construisent une identité de « résistant » et parfois entrent dans l’histoire de leur pays ou de leur communauté.

Lorsque j’étais enfant dans mes Cévennes natales dans le sud de la France, on me parlait souvent de cette femme, Marie Durant qui, enfermée durant les Guerres de religion au XVIIIe siècle entre les murs froids de la Tour de Constance à Aigues-Mortes, de 18 ans à 38 ans, avait gravé dans la roche de son cachot un seul mot avec un bout de pierre pour ses codétenues : register – résister en patois vivarais. Elle est devenue une personne historique de grande importance dans la culture et l’identité protestante française et on vient du monde entier pour voir ce mot et s’en inspirer.

La résistance humaine implique dans sa forme première une qualité de l’homme à savoir gérer « sa propre peur »; souvent contre le temps qui passe, contre celui qui l’agresse, état, maladie ou pandémie, contre l’acte qu’il nomme l’adversité.

En ce sens, l’humain, par son intelligence, s’adapte à la situation et trouve des solutions qui vont réduire ses tensions, ses angoisses. Il affronte son présent avec ses moyens. Pour cela, il met à profit son « élan vital ». Une belle expression du philosophe Henri Bergson pour démontrer que le monde s’invente sans cesse. En sortant de sa « zone de confort », il rend et il puise dans son énergie disponible, son élan vital, les moyens de sa résistance.

En ce moment, nous voyons cette résistance populaire sur beaucoup de fenêtres de nos quartiers. L’individu expose sa solidarité face à la menace qui agresse sa communauté, avec le slogan « Ça va bien aller », jumelé à un signe de renouveau et de printemps après un long hiver qu’est l’arc-en-ciel. L’arc-en-ciel, qui est le symbole, dans les religions bibliques, de l’alliance de Dieu avec les hommes suite au déluge. Il faut souvent un symbole visuel fort pour incarner la résistance identitaire, que cela soit un drapeau, un signe visuel ou un slogan.

L’acte de résistance est souvent jugé non pas par la personne qui résiste (lui il sait qu’il résiste), mais par ceux qui en donnent des interprétations, qui écrivent leur histoire, qui l’applaudissent ou qui le mettent en avant.

Applaudir les soignants le soir à 20h amplifie la fierté de ceux qui combattent la COVID-19. Résister et montrer notre résistance nous rend fiers de qui nous sommes.

Toutefois, l’acte de résistance implique le plus souvent un double message, un questionnement continu chez les individus qui est incarné dans deux verbes qui s’affrontent : obéir et résister.

Dans cet acte de résistance identitaire (sauver et préserver qui nous sommes), l’humain est souvent confronté à ce que les psychologues de l’école de Palo Alto en Californie dans les années 1970 ont nommé : une double contrainte. À savoir que l’on demande à la population d’obéir et de résister en même temps. Obéir à la loi, aux consignes de confinement, aux règles de distanciation sociale, et en même temps de résister physiquement, mentalement, psychologiquement à la pandémie pour pouvoir combattre cette menace qui plane comme une épée de Damoclès au-dessus de nos familles. Alors, comment faire ?

L’information

La pierre angulaire de cette résistance, et nos dirigeants politiques actuels l’ont bien compris, que ce soit MM. Legault ou Arruda, c’est l’information. L’information nourrit ce que les psychologues et les personnels de soins désignent sous le vocable de « stratégies de coping ». Ces stratégies atténuent les effets psychologiques produits par une double contrainte.

Lazarus et Folkman, en 1984 (1), ont défini les stratégies de coping comme « Ensemble des efforts cognitifs, émotionnels et comportementaux qui visent à tolérer, éviter ou minimiser l’effet néfaste du stress sur le bien-être personnel et à maintenir l’équilibre physique et psychologique des individus ». Autrement dit, c’est un ensemble de réactions élaborées par les individus pour faire face à des situations stressantes. Les stratégies de coping se différencient des mécanismes de défense, notamment parce que ce sont des tentatives conscientes et volontaires pour affronter une situation. Si nous prenons l’exemple d’une personne qui va subir une opération, plus nous l’informons sur les étapes de son opération, plus elle va être à même de choisir ses solutions de résistance, les amplifier, les contrôler et « récupérer » rapidement. Les stratégies de coping sont associées à un sentiment d’efficacité personnelle sur les choix que nous faisons pour faire face au problème, mais surtout le coping génère un état émotionnel positif, autrement dit, il nous sert à garder le moral, malgré le stress et l’adversité.

Bien que ces stratégies de coping soient différentes chez chacun d’entre nous, elles sont fondamentales à notre survie. Nous avons pu en voir un modèle dans le grand film de 1998 de Roberto Benigni (2), La vie est belle. Nous constatons comment Guido, un jeune père de famille, pour cacher l’horreur des camps de concentration à son fils, fait entrer son garçon dans un jeu qui lui permettra de gagner un char d’assaut à la fin de la guerre. Concentré sur le jeu et les informations données par son père, l’enfant oublie l’horreur des camps et se concentre sur les aspects positifs des situations malgré l’altération de son quotidien.

Dans la mise en place des stratégies de coping, l’évaluation de la menace et des outils à notre disposition par les individus ou les dirigeants sont toujours des éléments dynamiques dont les caractéristiques influencent la promptitude à résister et à se mobiliser. Ceci rappelle qu’un des facteurs importants de la résistance collective dans la préservation de notre identité est la nécessité de pouvoir compter sur des ressources, que cela soit des ressources personnelles, mais surtout des ressources financières, techniques et communicationnelles mises à disposition pour favoriser les actes de soutien et de résistance dans chacun des milieux. La création du Panier Bleu, par le gouvernement du Québec, pour relancer les activités des producteurs locaux, va dans ce sens. Sans percevoir l’espoir de pouvoir passer à travers cette crise, cette dernière n’en serait que plus grande et la reprise économique, mais aussi psychologique des individus que plus longue.

En cela, le fait d’offrir des ressources minimales permet aux individus de construire des processus d’adaptation dans le temps et de favoriser ce que Covey (1984) (3) nomme des structures d’action qui permettent d’augmenter son influence sur les situations traumatiques. À l’inverse, rester dans son cercle de préoccupations et ses angoisses amplifie les stratégies personnelles de procrastination et de replis. Cette attitude d’attente, sans l’action, marque le traumatisme plus profondément.

Résister, nous en donner les moyens, donner du sens aux actes journaliers de confinement, nous permet de gérer notre quotidien. Il nous aide à soutenir « les nôtres ». Les personnes qui nous ressemblent culturellement, qui sont sur « notre territoire », dans « notre région », qui se « battent » pour nous. Ainsi, montrer notre résistance à ceux qui sont les fers de lance et les modèles de notre lutte devient un acte profondément identitaire.

Les soignants, les aidants naturels, mais aussi les professeurs, les mères et pères de famille, les entrepreneurs, ceux qui protègent leurs communautés de cette agression, ceux qui se rétablissent, les aînés qui payent un lourd tribut à la pandémie, vous rentrez, en ce moment, dans l’histoire collective de vos régions, de vos familles, dans l’histoire du Québec, car vous êtes tous à vos niveaux respectifs et peut-être sans trop le vouloir, ceux que la littérature de guerre nomme des « des résistants ».

1) Lazarus, Rs, et Folkman, S. (1984). Stress, appraisal, and coping.

2) La vie est belle. https://fr.wikipedia.org/wiki/La_vie_est_belle_(film,_1997)

3) Covey, S. R (1984). The 7 Habits of Highly Effective people, disponible en livre audio en français : https://www.kobo.com/ca/fr/audiobook/les-7-habitudes-des-gens-efficaces