Nos tristes histoires

OPINION / L’auteur de ce texte est le professeur de littérature anglaise à l’Université du Québec à Chicoutimi, Mustapha Fahmi, Ph. D.

Dans une nouvelle intitulée « Tristesse », l’écrivain russe Anton Tchékhov raconte l’histoire d’un cocher qui perd son fils et qui tente pendant des jours de partager sa peine avec quelqu’un, mais qui ne trouve personne pour l’écouter. Après deux tentatives infructueuses auprès de ses clients, où il se fait ignorer lors de la première et humilier lors de la seconde, il décide de se confier à sa jument : « C’est comme ça, lui dit-il. Mon fils est parti, il est mort sans raison. C’est comme si toi tu avais un petit poulain et qu’il était mort. Tu serais désolée, n’est-ce pas ? »

La nouvelle illustre avec force un besoin humain, celui de donner une forme narrative à notre peine, de la raconter chaque fois que nous en avons la chance, en lui ajoutant des détails au fur et à mesure, jusqu’à ce qu’elle devienne une histoire complète avec un début, un milieu et une fin. C’est seulement à partir de ce moment que nous pouvons la ranger dans notre mémoire comme on range un album de famille. Non pas pour l’oublier, mais bien pour pouvoir la revisiter chaque fois que le cœur nous en dit. Autrement, elle reste là à nous ronger, silencieusement, jusqu’à ce qu’elle nous consume. Pareil à ce poison qui ne s’active que lorsqu’il se mélange avec de l’eau, la tristesse peut, elle aussi, faire des ravages lorsqu’elle pousse dans les eaux froides de l’indifférence.

Le cocher de Tchékhov fait partie de ces étrangers qui laissent leur famille et leurs racines derrière eux et partent à la recherche de meilleures chances de travail dans des grandes villes qui leur sont indifférentes. Leur nouvelle vie leur ouvre plusieurs possibilités, certes, mais elle en ferme d’autres : par exemple, la possibilité d’avoir une écoute sincère et une épaule sympathique pour reposer leur douleur. Cela veut-il dire que les habitants des grandes villes manquent d’humanité ou d’empathie envers les étrangers ? Certainement pas. Ils sont juste captifs d’un train de vie rapide et bruyant qui les contraint à regarder les gens défiler comme des paysages sans pouvoir écouter ce qu’ils disent. Écouter la tristesse des autres, leur poser des questions, leur faire des remarques, leur montrer des signes de sympathie, ne met pas fin à leur douleur, mais peut les aider à mieux la supporter. Comment ? En leur montrant qu’ils ne sont pas seuls à souffrir, que leur histoire a un sens, qu’elle s’inscrit dans un long récit, celui de la fragilité humaine.

L’une des choses qui nous distinguent en tant qu’humains, selon la philosophe allemande Hannah Arendt, c’est notre capacité de nous mettre en récit, de nous raconter, comme si nous étions dans un roman ou dans une pièce de théâtre dont nous sommes les héros ordinaires. Nous raconter ici ne veut pas dire faire un compte rendu de ce que nous sommes réellement, mais plutôt donner un sens et une cohérence à notre vie à partir d’une histoire que nous aimerions que d’autres personnes entendent et reconnaissent. La reconnaissance de notre histoire par les autres est cruciale, car elle nous donne une vision plus claire de ce que nous sommes. C’est une sorte de lumière qui passe à travers les branches du quotidien pour éclairer nos actions et nos paroles. Toutefois, une vie n’est pas un roman linéaire, partant d’un point pour en arriver à un autre dans un cheminement direct et ininterrompu. C’est une série de petites histoires qui touchent d’autres personnes et d’autres lieux, mais qui évoluent toutes dans la même direction. Chaque petite histoire, qu’elle soit triste ou joyeuse, a besoin d’être entendue et reconnue par les autres afin qu’elle puisse rentrer dans l’ordre des choses et faire partie de cette grande histoire que nous appelons une vie.

Quand les autres reconnaissent notre histoire, ils acceptent de nous voir comme nous nous voyons nous-mêmes et non pas comme le monde nous perçoit de loin. Lorsqu’ils l’ignorent, ils ignorent la seule chose que nous partageons avec tous les humains : notre humanité.