Militaires dans les CHSLD et le traumatisme historique pour le Québec de 1970

OPINION / Dernièrement, je me suis fait une voix forte afin que le gouvernement du Québec demande sans tarder au gouvernement fédéral le renfort des Forces armées canadiennes (FAC) face à l’épouvantable situation qui touche les personnes âgées résidant dans des CHSLD. Cette demande devait impliquer tous les corps de métier et non uniquement ceux du domaine de la santé. Le gouvernement du Québec, après maintes hésitations, a finalement formalisé cette demande le 22 avril 2020. 

(Dave Blackburn, Ph.D.: L’auteur de ce texte d’opinion est directeur du Département de travail social, professeur agrégé et chercheur dans le domaine de la santé mentale à l’Université du Québec en Outaouais et ex-officier supérieur des Services de santé des Forces armées canadiennes.)

Plusieurs commentaires m’ont été envoyés et touchent la réticence du gouvernement du Québec à faire appel aux FAC en raison des souvenirs associés à la Crise d’octobre de 1970. Ce n’est pas la première fois que ce fait historique est évoqué pour expliquer la relation particulière entre les FAC et le Québec.

En 2014, j’ai eu une conversation radiophonique avec Jonathan Valois, ancien député provincial, ancien président du Parti québécois et aujourd’hui chef de cabinet de la ministre de la Santé et des Services sociaux du Québec. Ce dernier proposait aux auditeurs une analyse sur les relations entre les FAC et la population du Québec. Il ciblait la Crise d’octobre comme l’un des éléments marquants qui a contribué à une certaine distanciation entre l’institution militaire et la population québécoise.

J’ai toujours été d’avis que ce dernier avait raison sur plusieurs points. Au Québec, les gouvernements qui se sont succédé depuis la Crise d’octobre ont toujours été hésitants à faire appel aux FAC lorsque la situation le demandait. La Crise d’octobre aurait contribué à marquer au fer rouge la conscience collective québécoise face aux militaires et aux FAC. C’est comme si le gouvernement était convaincu que la présence, dans nos rues ou dans nos CHSLD dans le cas présent, de militaires allait « réanimer » ce malaise chez la population.

La population québécoise serait-elle donc traumatisée par la Crise d’octobre ?

Ce pan de notre histoire du Québec peut à juste titre être considéré comme étant un traumatisme historique pour plusieurs Québécois. Le traumatisme historique se veut un phénomène collectif qui a été vécu par des membres d’un groupe identifiable et qui a des impacts progressivement cumulatifs et intergénérationnels (Gone, 2013). Un regard sur le contexte historique est nécessaire pour comprendre le traumatisme historique.

Lors de ma conversation avec Jonathan Valois, je lui avais dit: « Qu’il va falloir en revenir de la Crise d’octobre ! Ça fait 4 décennies de cela et cette crise ne peut pas tout expliquer ! Elle doit être mise en contexte ! Les militaires qui portent aujourd’hui un uniforme n’ont rien à voir avec ça ! »

Malgré tout, bon nombre de Québécois n’ont pas oublié qu’en octobre 1970, Robert Bourassa, alors premier ministre du Québec, avait demandé à son homologue canadien Pierre Elliott Trudeau l’aide de l’Armée pour soutenir les policiers à Montréal. Quelques heures plus tard, la Loi sur les mesures de guerre était imposée par le gouvernement fédéral et 457 personnes furent arrêtées arbitrairement.

Il est vrai que la relation entre les militaires, les FAC et la population en général est différente au Québec que partout ailleurs au Canada. La Crise d’octobre doit être mise dans le contexte de l’époque, en fonction des événements.

Il est donc justifié de croire que certaines personnes sont réticentes à l’utilisation des militaires canadiens dans différents contextes de soutien aux autorités civiles et tout particulièrement dans le contexte inédit de la présente crise sanitaire. Mais encore faut-il mettre la situation en perspective. Le gouvernement du Québec a demandé un nombre arrêté de militaires qui auront des tâches préétablies, ce qui n’était aussi précis en 1970.

Dans les faits, le « Trudeau nouveau », c’est-à-dire Justin, pourrait recourir à la Loi sur les mesures d’urgence et par conséquent se doter de nombreux pouvoirs d’action, dont celui de l’utilisation des FAC au Québec pour combattre la pandémie. Les journalistes lui posent régulièrement des questions sur ses intentions face à cette loi. Justin Trudeau est un expert, peut-être même le champion du monde dans les phrases creuses et les réponses floues. Par ses propos non clairs et dépourvus de contexte, il contribue à maintenir un sentiment d’incertitude et de crainte dans la population québécoise.

Malgré la possibilité que le premier ministre du Canada puisse avoir recours à la Loi sur les mesures d’urgence, je demeure entièrement convaincu que les militaires des FAC, provenant de tous les corps de métiers, représentent les meilleures ressources pour venir aider immédiatement les personnes âgées qui résident dans les CHSLD du Québec. Les militaires sont entraînés, prêts, disciplinés, équipés et hautement performants pour faire face à toutes les situations qui compromettent l’intégrité physique de notre population. Ils sont habitués à négocier avec des situations complexes, stressantes et en constante évolution. Leur présence dans les CHSLD est nécessaire afin de contribuer à sauver la vie des hommes et des femmes qui ont bâti notre nation.

En terminant, je tiens à rappeler à ceux et à celles qui ont des craintes face à l’utilisation de la Loi sur les mesures d’urgence que Justin Trudeau dirige un gouvernement minoritaire et, dans le contexte actuel, jamais les partis de l’opposition (Parti conservateur en tête et sûrement le Bloc québécois) n’accepteraient que des actions arbitraires aient lieu contre le Québec.

À tous les hommes et les femmes en uniforme qui servent avec dévouement et courage au sein des FAC, nous nous souviendrons et nous croyons en vous !

Dave Blackburn, Ph.D.

Directeur du Département de travail social, professeur agrégé et chercheur dans le domaine de la santé mentale à l’Université du Québec en Outaouais et ex-officier supérieur des Services de santé des Forces armées canadiennes