Meurtre de Marylène Lévesque: le gouvernement fédéral a sa part de responsabilité

L’auteur de ce texte d’opinion, Dave Blackburn, Ph.D., est directeur du Département de travail social, professeur agrégé et chercheur dans le domaine de la santé mentale à l’Université du Québec en Outaouais et ex-commissaire à la Commission des libérations conditionnelles du Canada.

OPINION / Le meurtre sordide de la jeune femme de 22 ans, Marylène Lévesque, m’attriste et me consterne à la fois. Ce crime aurait pu être prévenu si le gouvernement fédéral de Justin Trudeau avait pris le temps d’écouter nos préoccupations en novembre 2017.

Pour y avoir œuvré à titre de commissaire, j’ai été en mesure de constater que le système canadien des libérations conditionnelles n’est pas parfait, mais de manière générale, les résultats démontrent une très grande qualité des décisions rendues. Qui plus est, il ne faut jamais oublier que les décisions de tous les dossiers sont prises par des humains qui évaluent la notion de risque en fonction des informations disponibles et principalement fournies par le Service correctionnel du Canada. Le risque nul n’existe pas dans ce type de décision.

Ceci étant dit, je suis d’avis qu’il doit absolument y avoir une enquête dans le dossier d’Eustachio Gallese, car à première vue, il semble y avoir des ratés importants. Je n’ai jamais vu cela de ma carrière qu’un délinquant fédéral incarcéré pour le meurtre de sa conjointe de l’époque puisse obtenir une semi-liberté et bénéficier d’une stratégie développée par son équipe de gestion de cas du Service correctionnel du Canada afin qu’il puisse rencontrer des femmes, mais uniquement pour répondre à ses besoins sexuels. Pourtant, Eustachio Gallese devait respecter la condition spéciale « Informer votre surveillant de libération conditionnelle immédiatement de toutes vos fréquentations ou relations intimes (sexuelles et non sexuelles) avec les femmes et l’évolution de celles-ci ». Tout cela ne tient pas la route !

Il faudra regarder en détail les fondements et les justificatifs des décisions prises par les commissaires de la Commission des libérations conditionnelles du Canada en mars et en septembre 2019 dans ce dossier. Une telle récidive dans un contexte de semi-liberté d’un délinquant fédéral ne devrait jamais se produire.

Malheureusement et malgré les mots de condoléances exprimés par le ministre de la Sécurité publique du Canada, le gouvernement fédéral de Justin Trudeau a sa part de responsabilité face à la chaîne des événements qui ont mené au meurtre de Marylène Lévesque.

En effet, en 2016 et en 2017, le gouvernement fédéral a pris la décision de modifier le processus de nomination des commissaires de la Commission des libérations conditionnelles du Canada, tout comme le processus de renouvellement des commissaires déjà en fonction. Ces changements ont eu des impacts majeurs sur le fonctionnement de la Commission des libérations conditionnelles du Canada, sur la perte d’expertise, de connaissances et d’expérience des commissaires, sur le manque d’encadrement en audience par des commissaires d’expérience, sur le climat de travail au sein de l’organisation et sur le surmenage des commissaires et du personnel.

En novembre 2017, nous étions un groupe d’une dizaine de commissaires du Québec à faire parvenir une lettre au premier ministre du Canada, Justin Trudeau, et au greffier du Conseil privé du Canada, Michael Wernick, afin de leur faire part de nos sérieuses préoccupations face aux modifications des processus de nomination et de renouvellement.

En plus des retards importants de nominations, à partir de 2017, la presque totalité des commissaires d’expérience n’ont pas vu leur mandat renouvelé. Sur un total de 16 nominations, uniquement deux commissaires d’expérience ont été renouvelés. C’est donc dire que 14 nouvelles personnes ont chaussé les souliers de commissaire et pour la majorité, elles n’avaient aucune expérience dans l’évaluation du risque et du processus de libération conditionnelle.

Nos préoccupations partagées à Justin Trudeau et à Michael Wernick allaient exactement dans ce sens : « Il est bien connu qu’une organisation comme la nôtre nécessite l’apport de nouveaux commissaires régulièrement. Mais elle a aussi besoin de membres expérimentés en nombre suffisant, avec de bonnes performances à leur actif, afin de transmettre la mémoire corporative, d’encadrer les nouveaux commissaires qui nécessitent de 18 à 24 mois de formation, et de maintenir la très grande qualité des décisions nécessaires pour la protection du public. » Voilà un extrait de la lettre envoyée à Justin Trudeau et Michael Wernick par des commissaires de la Commission des libérations conditionnelles en novembre 2017.

Au-delà de nos préoccupations, nous avons clairement demandé au premier ministre du Canada et au greffier du Conseil privé de maintenir en place le processus de renouvellement de commissaires d’expérience. « Notre mandat premier est la protection du public et nous craignons que ce mandat soit actuellement en péril. Sachant que ce mandat de sécurité publique vous tient également à cœur […], nous vous faisons humblement la requête suivante, soit que le processus de renouvellement des commissaires soit ouvert (possible) afin de maintenir un niveau d’expérience et de connaissances permettant de maintenir le haut niveau de sécurité pour les Canadiens atteint dans les dernières années dans le processus de réinsertion sociale des criminels. »

Autant le premier ministre du Canada, Justin Trudeau, que le greffier du Conseil privé du Canada, Michael Wernick, n’ont jamais donné suite à cette lettre et à nos préoccupations. La presque totalité des commissaires d’expérience a été remplacée par de nouveaux commissaires sans expérience. Comme nous l’avions perçu, le mandat de la protection du public était en péril et le meurtre de Marylène Lévesque en est malheureusement une preuve tangible.

Sincères sympathies à la famille et aux amis de Marylène Lévesque !