M. Legault, soyez honnête à propos de la réouverture des écoles

Nadia Rainville
Enseigante au secondaire, Québec
POINT DE VUE / J’ai attendu longtemps avant de dire ce que je pensais de la réouverture des écoles. J’ai attendu le plan, j’ai même attendu des précisions. J’ai essayé d’être zen, de boire de la tisane, mais là, il faut que ça sorte. Désolée, ça va être long…

D’abord, je tiens à dire que je ne suis pas contre la réouverture (tant qu’elle soit en accord avec la santé publique). En tant qu’enseignante au secondaire, mon cœur s’est brisé lundi quand j’ai su que nos écoles ne rouvriraient pas et que je ne reverrais pas mes élèves. Je n’aime pas l’enseignement à distance. Je suis devenue enseignante pour le contact avec les élèves, pour voir leurs yeux quand ils comprennent quelque chose, pour les belles discussions que je peux avoir avec eux et ça, à distance, je ne l’ai pas. Je comprends aussi que la société doit se déconfiner un jour, qu’on ne peut pas attendre un vaccin qui arrivera on ne sait quand.

Mais, M. Legault, depuis le début de cette crise, vous vous vantez d’être honnête avec la population, alors je vous demande de l’être encore au sujet de la réouverture des écoles.

Premièrement, vos cinq raisons pour rouvrir les écoles sont nobles et je partage vos inquiétudes, mais si elles étaient vraiment à la base de votre décision, les écoles secondaires seraient ouvertes elles aussi. Il y a autant, au secondaire, d’élèves en difficulté, de violence familiale, de problèmes d’anxiété et de santé mentale, de malnutrition, etc. (Quand j’écris cela, j’ai des petits visages qui défilent dans ma tête et j’ai envie de pleurer.) Alors pourquoi seulement le primaire? Est-ce une question d’âge et de complications liées à la COVID? Est-ce une question de relance de l’économie? Ces explications seraient valables, mais soyez honnête et dites-le-nous. Laissez faire le transport en commun pour expliquer cette décision, ce ne serait qu’un problème parmi tant d’autres à régler.

Maintenant, au sujet des mesures de distanciation et d’hygiène qui, supposément, seront respectées dans les écoles. Laissez-moi rire… Tous ceux qui ont mis les pieds dans une école dans les cinq dernières années savent bien que c’est impossible.

– 15 élèves par classe au maximum : ça devrait plus être 10 pour respecter le deux mètres dans la dimension de la plupart des classes. Et encore, les élèves font quoi s’ils doivent aller aux toilettes ou jeter un mouchoir? Les enseignants vont faire leur possible, mais garder un enfant de 7 ans assis à son bureau toute la journée… Bonne chance!

– Lavage des mains 15 fois par jour : avec 4 lavabos pour tous les élèves de l’école? Utilisation de gel antiseptique possible, OK. J’espère que les compagnies sont prêtes à en fournir beaucoup et que les enfants n’ont pas trop les mains sensibles.

– Désinfection des surfaces : elle sera faite par qui? Les concierges? Ils étaient déjà débordés avant la pandémie. Les enseignants? Pendant ce temps, ils n’enseigneront pas, ne surveilleront pas les élèves et n’aideront pas les élèves en difficulté.

– Aide aux élèves en difficulté : mes collègues du primaire feront sûrement des miracles comme d’habitude, mais en restant à deux mètres, sans toucher les feuilles et les crayons des élèves, sans manipulations? Et que dire des élèves qui ne retrouveront pas leur enseignant, car il a plus de 60 ans, qu’il est immunosupprimé, qu’elle est enceinte…

– De plus, une école sans éduc, sans musique, presque sans arts (le matériel doit être partagé), sans bibliothèque, sans récré, sans travail d’équipe… Est-ce vraiment bon pour la motivation scolaire?

Donc, M. Legault, soyez honnête et avouez aux parents comment se fera réellement l’école. À ce moment-là, ils pourront prendre une décision éclairée. S’ils décident d’envoyer leurs enfants à l’école, je les comprendrai et s’ils décident de les garder à la maison, je les comprendrai aussi.

M. Roberge, j’avais de l’espoir lorsque vous êtes devenu ministre. Un ancien prof, qui connaît le terrain, il va savoir comment ça se passe dans les écoles. Mais non, vous avez oublié ou vous ne vous êtes plus rendu dans une école depuis longtemps. Je suis peinée que vous obligiez vos enseignants à aller à l’abattoir médiatique à votre place pour dire la vérité. Nous passons pour les chialeux qui ne veulent pas travailler, alors que nous tentons seulement d’être honnêtes. Donc pouvez-vous être honnête vous aussi et demander aux enseignants d’aller au front pour le bien de la société (vous verrez, plusieurs répondront présents), mais arrêtez de dire que nous serons protégés par la distanciation. Je ne connais pas un enseignant qui regardera un enfant pleurer à deux mètres de distance et qui dira : «Attends un peu, je vais mettre ma blouse, mes gants, mon masque, ma visière et je reviens…»