Les fusils ne tuent pas les gens

Encore une fois, le débat sur les armes à feu fait rage à la suite d'un drame survenu aux États-Unis. Comment doivent réagir les autorités américaines? Le stratège et entrepreneur Simon Lafrance se penche sur la question.

OPINIONS / 15 décembre 1791. Le deuxième amendement à la Constitution est adopté au Congrès des États-Unis et garantit le droit du peuple à détenir et porter des armes. À l’époque, ce droit se veut une protection inviolable contre d’éventuelles visées totalitaires et tyranniques que pourrait développer le gouvernement fédéral, fraîchement créé. À l’époque, donc, ce droit est révolutionnaire puisqu’il offre au peuple la possibilité légale de s’outiller pour se défendre face à l’État, qui a habituellement le monopole de la violence.

17 novembre 1871. La National Rifle Association est créée. L’organisation a comme mandat de représenter les propriétaires d’armes à feu et de défendre l’intégrité du deuxième amendement de manière large. La NRA est toujours active aujourd’hui, plus que jamais diront certains, forte de millions de membres et d’une des machines de lobbying les plus efficaces partout sur le territoire américain, dont à Washington D.C.

1er octobre 2017. Une fusillade, une autre, cette fois à Las Vegas, fait des dizaines de morts et des centaines de blessés.

Pourquoi ?

Voilà la question qu’on me pose le plus souvent lorsque surviennent des événements tragiques comme ceux de Las Vegas, seule fusillade dont j’ai inscrit le jour parce que je pourrais remplir la page entière avec les dates des Columbine, Sandy Hook et autres Virginia Tech, chaque fois écrites en rouge dans le calendrier de nos mémoires et de celles de nos voisins du sud.

Pourquoi tant d’armes ? Pourquoi tant de morts ? Pourquoi tant de violence ? Pourquoi des victimes aussi diverses, dont parfois des enfants ? Pourquoi au sein même d’un pays, souvent par ses propres citoyens ? Pourquoi rien n’est fait pour que ça change ?

Je n’ai évidemment pas LA réponse. Je laisse aussi à d’autres, plus compétents en ces matières, les analyses sur la radicalisation individuelle, la prolifération commerciale et l’environnement social qui encouragent les fusillades.

Mais ce que je connais, c’est la politique américaine. Celle qui transforme parfois des droits en chasses gardées, des mouvements de masse en regroupements sectaires, des représentants du « peuple » en maîtres chanteurs. Celle que toujours plus d’argent ne suffit plus à s’acheter. Celle dont les protagonistes ont arrêté d’écouter.

Les factions et groupes d’intérêt ont toujours fait partie du système politique américain. Il s’agit à la base d’un moyen pour les opinions divergentes de se faire entendre au-delà des seules échéances électorales.

Pourtant, aujourd’hui la NRA fait l’inverse, lorsqu’elle utilise tout son pouvoir pour faire taire les gens qui ont une opinion différente de la sienne. Vous êtes en faveur d’une vérification des antécédents en amont de l’achat d’un pistolet ? C’est que vous êtes contre la Constitution ! Vous croyez qu’il devrait exister un registre où seraient répertoriées toutes les armes à feu en circulation ? C’est que vous souhaitez l’avènement de Big Brother ! Une fois devenu élu vous tentez de trouver ne serait-ce qu’une mesure, pragmatique, permettant de limiter, un tant soit peu, la prolifération des armes d’assaut, automatiques ? Vous ne méritez pas la confiance du peuple ! Et soyez assuré que la NRA va aider vos électeurs à le comprendre à coups de millions de dollars, de campagnes de salissage et de mobilisation de ses membres dans votre circonscription. Parce que la moindre remise en question est punissable. S’il n’y a pas de ligne de parti à Washington D.C., la NRA, elle, en impose une.

Une majorité d’Américains en faveur d’un certain degré de contrôle n’y ont rien fait. De multiples initiatives législatives n’y ont rien fait. Les larmes du président Obama n’y ont rien fait. Alors vous n’y ferez rien.

Les fusils ne tuent pas les gens. Ce sont les gens qui le font. Et la NRA est leur complice.

Simon Lafrance,

stratège et entrepreneur