L’éducation utile en temps de crise

POINT DE VUE / Les situations de crise offrent de bons moments pour observer le meilleur et le pire du comportement humain. Par exemple, d’une part, le dévouement exceptionnel du personnel de la santé et le convaincant appel à la solidarité des autorités. D’autre part, le nombrilisme d’un riche propriétaire d’une chaîne de cinémas et l’insouciance de trois touristes européens qui déambulent dans les rues de Québec, en dépit de consignes précises. Nos comportements étant influencés par l’éducation qu’on reçoit, la pandémie qui sévit est une occasion pour réfléchir à celle qu’on souhaite promouvoir comme société.

Ce texte d’opinion a été rédigé par Stéphane Allaire, professeur au Département des sciences de l’éducation à l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC).

Sans être les seuls, les établissements d’enseignement sont des lieux d’éducation importants. Lorsqu’on demande à quelqu’un pourquoi il fréquente un tel établissement, peu importe le niveau de scolarité convoité, fortes sont les chances que la réponse ressemble à : « Pour avoir un emploi plus tard. » C’est le volet de qualification de l’éducation. Il est évidemment nécessaire.

Ces semaines-ci, nous sommes particulièrement heureux que des préposés aux bénéficiaires, médecins, psychologues, infirmiers et travailleurs sociaux soient formés pour dispenser une panoplie de soins de santé. Que des personnes sachent communiquer clairement et régulièrement des informations cruciales pour notre protection. Que des camionneurs assurent le transport des vivres... et du papier de toilette. Que des pilotes d’avion sachent nous ramener à la maison avant la fermeture complète des frontières. Que des financiers poursuivent la gestion de nos avoirs. Que des scientifiques cherchent à trouver un vaccin. Que des informaticiens travaillent peut-être au développement d’un algorithme d’intelligence artificielle qui aidera à désengorger les lignes téléphoniques d’Info-Santé. Que...

Tous ces apports sont nécessaires. Et ils le sont indépendamment de la crise. Parce que, évidemment, le travail fait partie des sociétés et de nos vies.

La crise actuelle nous permet aussi de nous rappeler que l’éducation, c’est autre chose qu’une qualification permettant d’exercer un métier ou une profession. Elle revêt aussi des valeurs, des façons d’être, de vivre, de réfléchir, d’analyser et de comprendre, lesquelles ne se réduisent pas à la production de biens et à l’offre de services.

Il y a longtemps qu’on n’avait pas eu autant l’occasion de constater l’importance du bien commun, de l’entraide, de la solidarité, de l’empathie, du partage, du civisme, de la responsabilité individuelle et de l’autocontrôle de désirs non essentiels transformés, à notre insu, en besoins vitaux. De tels éléments sont au coeur de notre humanité. Puisqu’ils ne sont pas innés, il importe de leur préserver une place de choix dans une éducation qui reconnaît les sciences humaines et sociales à leur pleine valeur. Et que dire de la place des arts et lettres lorsqu’on constate l’engouement créé par la mise en ligne gratuite de plusieurs livres et productions cinématographiques pour nous divertir et nourrir l’esprit, en ces temps de confinement ?

Aujourd’hui, l’importance des deux volets de l’éducation précédemment décrits crève les yeux. Ils sont complémentaires, sinon indissociables. Les compétences et les actions des intervenants en première ligne de la crise auront peu d’efficacité sans conscience collective, c’est-à-dire si on fait fi des consignes de sécurité émises. En revanche, cette conscience serait vaine sans compétence.

Tout cela semble bien évident. Mais qu’en sera-t-il lorsque la situation regagnera une certaine stabilité ? L’évidence demeurera-t-elle ? Ou reprendrons-nous les discours dont la tendance s’aligne de façon croissante vers une éducation pour combler les besoins du marché ? Souhaitons que cela ne soit pas le cas. À l’instar du travail, le coeur de notre humanité fait aussi partie de nos vies. Qu’on soit en temps de crise ou non.