Le pot est à nos portes

ÉDITORIAL / La légalisation de la marijuana est imminente et aucun sondage ni aucune manifestation ne pourront freiner ce changement sociétaire. Demain, le joint sera tout aussi convenu autour d’une table, lors des rencontres familiales, que l’est actuellement une bouteille issue de l’Espace Cellier. Ne nous leurrons pas, l’ère du cannabis est à nos portes. Et pourtant, près de trois quarts de la population régionale se prononce en défaveur de ce bouleversement des mœurs.

Le sondage effectué par Segma Recherche pour le compte du journal Le Quotidien et la station KYK 95,7 Radio X est révélateur d’une réalité qui, sans doute, frappe bien d’autres régions du pays. Car si l’odeur du pot en fusion est depuis longtemps admise dans certaines collectivités, comme à Vancouver par exemple, elle reste synonyme de rébellion et d’anticonformisme dans autant d’endroits plus réfractaires aux changements. Ces réserves sont tantôt motivées par l’ignorance, tantôt par des racines conservatrices qui peinent à s’assouplir. Dans ce cas-ci, la santé fait également partie de l’équation. 

Or, l’heure n’est plus à plaider contre la marijuana, mais plutôt à l’intégrer correctement à notre quotidien. Tranquillement, ceux et celles qui cachaient leur affection pour cette substance lèveront le voile sur leurs habitudes, qu’elles soient quotidiennes, mensuelles ou plus occasionnelles. Tranquillement, l’herbe se frayera une place au Canada et deviendra une consommation commune, à l’instar d’une coupe de rouge ou d’une bière de microbrasserie. 

On ne pourra pas conduire sous son influence et les mineurs n’y auront pas accès via les voies légales du système. Or, malgré l’âge légal qui sera bientôt déterminé officiellement par le gouvernement du Québec ou les sentences qui seront imposées aux conducteurs fautifs, il s’en trouvera certes qui contourneront la loi. Mais, est-ce si différent de la situation présente ? Qui pense encore qu’il est difficile de se procurer du pot de nos jours ?

Peut-être le Saguenay-Lac-Saint-Jean est-il rébarbatif devant une menace qui n’en est pas une en réalité. La société évolue. La marijuana existe, quoi qu’on en dise, et elle est aisément accessible.

Ceux et celles qui y ont renoncé avaient toutes les occasions de s’adonner à ses effets, mais ils ont décidé que cette drogue — car ne l’oublions pas, il s’agit bel et bien d’un stupéfiant — n’était pas faite pour eux. Pourquoi en serait-il autrement une fois la légalisation en vigueur ?

Il demeure néanmoins que la légalisation du cannabis provoquera un choc culturel, ici comme ailleurs, d’une amplitude variant selon les habitudes de vie et la situation géographique. L’un des chocs à prévoir avec certitude est de nature générationnelle, tel qu’en fait foi le sondage Segma Recherche. En effet, alors qu’à peine 12 % des personnes âgées de 75 ans et plus accueillent ce changement de façon positive, ce sont près de la moitié (45 %) des jeunes de 18 à 34 ans qui se prononcent en faveur de la légalisation de la marijuana. L’État ne peut sous-estimer le clivage que risque d’engendrer l’arrivée de stupéfiants sur les tablettes. 

Il y a aussi la rapidité à laquelle ce dossier évolue. Tous paraissent d’avis que les événements se précipitent, si bien qu’à l’aube de la légalisation, les gens ont encore du mal à s’y retrouver dans tout ce chambardement. Le gouvernement de Philippe Couillard a statué que l’âge légal d’acquisition devrait être fixé à 18 ans, mais est demeuré vague quant à la structure qui aura pour mandat de commercialiser le pot au Québec. Une place au privé serait encore possible, mais quelle forme prendra-t-elle ? Quant à la répartition des revenus de taxes, seront-ils dédiés strictement à la prévention ou en restera-t-il pour d’autres besoins comme le curatif ou les forces de l’ordre ? 

Juillet 2018 approche à grands pas. Dès lors, malgré les craintes légitimes exprimées par les médecins du pays ou l’impopularité de cette mesure dans plusieurs régions, dont celle du Saguenay-Lac-Saint-Jean, il sera possible de fumer son joint en toute quiétude, d’un océan à l’autre. 

C’est aussi pour ça que les électeurs du Canada ont placé Justin Trudeau au pouvoir, non ?