Le côté obscur de la culture

Il y a un peu plus d'une semaine, j'assistais aux funérailles d'un bon ami. Quand j'y repense, je me rends compte qu'il s'agissait de la toute première fois que j'assistais à ce genre d'événement et que la personne à qui nous rendions hommage avait mon âge. Jusque-là, dans mon monde imaginaire, les funérailles étaient réservées aux grands-parents, aux parents de mes amis et amies, aux oncles et aux tantes, mais surtout pas à ceux et celles avec qui j'avais partagé la scène à un moment ou l'autre.
Parce que oui, Hervé, c'était son nom, il était un type qui touchait un peu à tout. Le gars faisait de la sculpture, de l'éclairage, de la vidéo, de la musique, de l'écriture et certainement un tas de trucs que le futur m'amènera à découvrir. De ce fait, comme il m'arrive parfois de mettre mon orgueil de côté et de monter sur scène afin de démontrer mes capacités limitées en tant que musicien et chanteur, Hervé, en bon soldat, s'est souvent porté volontiers afin de m'accompagner sur scène.
Alors voilà, j'étais là à l'église, assis à côté de ma blonde, et derrière moi, il y avait Pascal et Geneviève. On pleurait tous en silence et peu importe où je portais mon regard, je voyais tous ces visages qui avaient eux aussi eu la chance de collaborer, d'une façon ou d'une autre, à des projets artistiques avec Hervé. Il y avait aussi ceux et celles qui, malgré le fait qu'ils ne s'étaient jamais prêtés au jeu de la création artistique, avaient dignement rempli leur rôle de spectateurs.
Il y avait donc tous ces visages que j'avais vus auparavant dans des contextes où le plaisir était de mise et là, nous assistions à une espèce de spectacle multidisciplinaire qui nous tirait tous les larmes.
Et puis, ça m'a frappé plus que jamais.
Pourquoi donc la mémoire d'Hervé n'avait pas été soulignée, ne serait-ce que dans un seul média de la région? La question est tout à fait légitime, car malgré la longue et cruelle maladie avec laquelle il a dû se battre au cours des douze dernières années, Hervé a été aussi présent dans le milieu culturel de la région que bien des artistes qui font régulièrement la une de nos médias régionaux.
Eh ben, la réponse est plutôt facile à identifier, c'est qu'Hervé a toujours oeuvré du côté obscur de la culture.
Ce côté obscur de la culture, c'est toute une communauté d'artistes et de créateurs qui oeuvrent sans cesse afin de donner vie à des disques, des spectacles, des blogues, des expositions ou des pièces de théâtre qui passent souvent sous le radar du grand public. Ce côté obscur de la culture, il prend souvent vie avec peu de moyens, voire même aucun moyen. Ce côté obscur ne fait pas courir les foules, car non seulement il ne bénéficie pas des machines promotionnelles bien huilées d'autres organisations bien connues de la région, mais en plus, il ne fait aucun compromis. Or, c'est souvent ce même côté obscur qui permettra à de nombreux artistes de se découvrir et de s'équiper afin de prendre leur envol.
Ici, mon but n'est nullement de pointer du doigt les médias en les accusant de bouder la culture régionale, outre les productions faisant partie des réseaux reconnus par «l'industrie culturelle locale». J'en sais quelque chose, chaque fois que j'ai proposé des sujets plutôt underground à mes collègues des arts, ceux-ci m'ont toujours encouragé à aller de l'avant.
Il reste qu'au-delà des Québec Issime et des Fabuleuses, il faudra un jour ou l'autre établir une nouvelle mythologie culturelle locale. Peut-être est-ce là un voeu pieu, mais il faudra aussi trouver un moyen d'attirer le grand public à prendre des risques. Mais pour en arriver à ça, il faudra que tout le monde travaille de concert.
Qui sait, une espèce de forum mettant à contribution tous les acteurs du milieu pourrait s'avérer une avenue intéressante en ce sens. Et à la fin, tout le monde y gagnerait.
Mais en attendant, ceux et celles qui aimeraient déjà partir à la découverte de ce qui se fait dans le côté obscur de la culture pourront se rendre à la soirée en hommage à Hervé au Café-Théâtre Côté-Cour le 1er mars. Tous les profits seront remis à la Société canadienne du cancer. Vous verrez, ce sera beaucoup plus lumineux que vous ne pouvez l'imaginer.