Charles-Julien Gauvin

L'artisan méconnu de l'info régionale

CHRONIQUE / La rubrique nécrologique du Quotidien nous apprenait, mardi matin, le décès récent de Charles-Julien Gauvin, à l’âge vénérable de 96 ans.

Si l’homme demeure un inconnu pour la jeune génération actuelle de journalistes, celle qui a atterri dans les salles de rédaction peu de temps avant l’apparition du téléphone intelligent, il ne l’est pas pour ceux qui ont entrepris leur carrière au Progrès du Saguenay en massacrant les touches d’une Underwood ou d’une Royal. Le tapage de ces vénérables machines, devenues de nos jours pièces de musée, a rythmé jusque tard dans la nuit la vie de plusieurs générations de journalistes québécois dont j’ai fait partie jusqu’à encore tout récemment.

Charles-Julien Gauvin a été rédacteur en chef au Progrès-Dimanche et directeur de l’information au Progrès-Régional. Il a été attaché politique sous l’Union nationale et maire de Saint-Fulgence. Ce dernier poste, il l’a d’ailleurs occupé pendant plusieurs années… alors même qu’il donnait ses directives aux journalistes à titre de patron de salle de rédaction ! C’était évidemment la grande époque des années 60, qui a pris fin à la fin des années 70, au tout début de ma carrière de journaliste.

Typique de son époque

Lorsque Gaston Vachon a eu l’idée de lancer Le Progrès-Dimanche, il a fait appel à la plume de Charles-Julien Gauvin et à son expérience assortie d’un vaste réseau de contacts dans le domaine politique. Ce fut une bonne idée… La recrue, alors dans la quarantaine, avait une bonne plume et le sens de la nouvelle. Le Progrès-Dimanche des premières années lui doit beaucoup.

Avec le décès de Charles-Julien Gauvin, c’est aussi toute une époque qui tire sa révérence au sein de la confrérie journalistique québécoise et régionale. 

En effet, Réjean Tremblay, alors professeur à Charles-Gravel, et qui devait par la suite connaître la brillante carrière que l’on sait, a travaillé sous la direction de Charles-Julien Gauvin. Martha Gagnon, qui a fait ses débuts au Réveil avant d’atterrir, elle aussi, à Montréal, à La Presse, a fait ses premières classes de journaliste d’enquête sous la houlette de Charles-Julien Gauvin. 

En 1971-72, j’ai pris le relais de Charles-Julien Gauvin à titre de directeur de l’information au Progrès-Régional. J’avais tout juste 22 ans ! Eh oui, tout était permis à ce moment-là, même de devenir boss d’une salle de rédaction à peine sorti de l’adolescence.

Charles-Julien Gauvin correspondait parfaitement à l’image du « rédac’chef » d’un journal des années 50-60, tel que proposée par le cinéma d’ici et d’ailleurs, et qu’a repris avec brio Réjean Tremblay dans Scoop  : pas très grand, un peu ramassé sur lui-même, gros fumeur, voix enrouée, amateur de scotch, un brin colérique… Comme nous tous d’ailleurs, il ne cachait pas sa nervosité quand Gaston Vachon le convoquait dans son bureau d’éditeur de la rue Labrecque (en lieu et place du Manoir Champlain) pour exiger du punch à la Une de l’édition à venir du Progrès-Dimanche. Laquelle comptait régulièrement dans ces années de vaches (très, très, très) grasses des éditions de 224 pages. Il faut dire que la moyenne se situait tout de même à 176 pages. Et ce n’était pas un miracle même si l’hebdo réalisait la plus grande partie de ses ventes dominicales sur le perron des églises. 

À ce score de rêve analysé dans la perspective d’aujourd’hui, il faut ajouter la distribution du Progrès-Régional, chaque mercredi. 

Dans la ville voisine de Jonquière, Le Réveil du Doc Henri Vaillancourt, avec son rédacteur en chef, Rénald Boily (qui devait migrer vers CBJ–Radio-Canada vers la fin des années 70), arrivait lui aussi à faire ses frais et même des profits. 

Charles-Julien Gauvin a toujours été modeste. Son passage dans le monde saguenéen de l’information aura donc été à la mesure de sa personnalité : un mélange de discrétion et de présence assumée. À ce titre, il fait toutefois d’ores et déjà partie de la grande cohorte des artisans de l’info, dont l’histoire, malheureusement, arrivera tout juste à retenir le nom.

Carol Néron