L'ACÉUM et l'aluminium

OPINION / L’Accord Canada–États-Unis–Mexique (ACÉUM) ouvre une porte mexicaine à l’entrée d’aluminium étranger sur le marché nord-américain. Cette concurrence concerne la société québécoise ; les emplois seront touchés, de même que le prix de l’électricité fournie aux usines et la valeur de celles-ci dans les rôles de taxation. Sur le sujet, les déclarations de l’Association de l’aluminium du Canada (AAC), représentant les entreprises du secteur aluminium, sont moins qu’inutiles : l’Accord, d’abord décrié par le président, est par la suite applaudi !

Pour nous, les événements récents exposent deux lacunes. D’abord, nos gouvernements ont peu d’influence sur l’industrie de l’aluminium, parce que mal outillés en informations stratégiques. Puis, dans l’ACÉUM, trop d’aluminium québécois demeure vulnérable à la concurrence. Ces lacunes appellent à l’action : il faut créer un observatoire sur l’industrie de l’aluminium ; réduire l’exportation d’aluminium brut ; amener les villes d’accueil des alumineries à se concerter.

La production d’aluminium au Québec approche annuellement 3 millions de tonnes et 6 milliards de dollars en exportations, et emploie environ 7000 personnes. En outre, la société québécoise y investit beaucoup depuis plus de 100 ans. Ainsi, actuellement, un investissement annuel significatif : l’hydroélectricité, la forme d’énergie par excellence, est fournie aux alumineries au même prix que les énergies fossiles chez les concurrents en Asie. Enfin, l’électrolyse d’une tonne d’aluminium génère ici quatre à sept fois moins de GES que la tonne de métal issue de l’énergie du gaz ou du charbon. Dans ces conditions, l’aluminium québécois se distinguera encore longtemps par son caractère écologique.

L’importance et la pérennité de l’industrie de l’aluminium au Québec impliquent pour nos gouvernements d’agir sur le développement de cette industrie, à partir d’informations stratégiques privilégiées. Or les trois ordres de gouvernements n’ont essentiellement pour information stratégique que les parcelles dispensées stratégiquement par l’Association de l’aluminium du Canada.

Les événements récents montrent les dangers de cette dépendance. L’AAC, ou bien n’a pas vu venir le train de l’ACÉUM, ou bien l’a vu, mais n’a pas ou peu bougé. Un constat s’impose : la société québécoise prend un risque injustifiable en se fiant uniquement à l’AAC en ce qui concerne le développement et la protection de son industrie de l’aluminium.

Une anecdote est révélatrice du caractère imprudent de cette dépendance. Vers 2012, une manchette d’un grand quotidien titrait sur plusieurs colonnes la déclaration de la ministre des Ressources naturelles, « Alcoa avait tous les as », justifiant la réduction du prix de l’électricité fournie à l’entreprise. L’AAC, principale source d’information stratégique, n’était évidemment pas du côté de la ministre lors de la négociation. 

On conclut de ce qui précède à la nécessité de créer ici un observatoire sur l’industrie de l’aluminium, au bénéfice des gouvernements, dans l’intérêt de la société québécoise.

Pour ce qui est de la porte mexicaine, elle s’ouvrira pour l’aluminium brut. Le demi-million de tonnes exporté annuellement sous cette forme subira cette concurrence. La solution est assez évidente : orienter les producteurs québécois vers l’exportation exclusive de demi-produits à valeur ajoutée.

Finalement, il est aussi évident que les villes d’accueil des alumineries doivent se concerter, par exemple pour échanger sur l’évaluation foncière des usines et s’adresser conjointement aux gouvernements supérieurs. 

Grâce à l’hydro-électricité, la production d’aluminium s’est implantée ici en grand et continuera d’exister encore longtemps. Pour en influencer le développement et transiger avec les entreprises selon les intérêts de leurs commettants, les gouvernements doivent entretenir des think tanks compétitifs sur cette industrie. On est très loin de cet équilibre idéal. Nos recommandations principales vont dans ce sens : créer au Québec un observatoire impartial sur l’industrie de l’aluminium et fédérer les municipalités d’accueil.

Ghyslain Dubé

Président, Metkem Innovation ; récipiendaire du Prix du Québec en recherche industrielle

D.-André Tremblay 

Ancien directeur d’Alcan, développement de la transformation de l’aluminium

Pierre Tremblay

Président, Tectal inc. ; ancien directeur de la recherche d’Alcan au Québec

Les auteurs représentent ensemble plus de 100 ans d’expérience dans l’industrie québécoise de l’aluminium, dans divers postes.