Un ami forestier presque retraité m'a fait part de son découragement de «pousseux de crayon» comme il le dit. Il n'aime pas passer sa vie à répondre à toutes sortes de questions à propos de tel ou tel type d'aménagement forestier dans le ministère qui l'emploie.

La science et la vraie vie

Un ami forestier presque retraité m'a fait part de son découragement de «pousseux de crayon» comme il le dit. Il n'aime pas passer sa vie à répondre à toutes sortes de questions à propos de tel ou tel type d'aménagement forestier dans le ministère qui l'emploie. Il préférerait parler de biologie et encore plus, être «sur le terrain», faire ce qu'il appelle du concret, la vraie vie quoi!
Les questions qu'on lui pose sont parfois agressives et il a l'impression de ne pas se faire comprendre. Ou bien son interlocuteur se sert de ce qu'il dit et déforme ses propos dans une interprétation qui le laisse sans voix. Ce n'est pas son métier d'être en relation avec le public, ni de faire de la gestion de formulaires. Il n'y avait pas dans ses cours suivis il y a bien longtemps des intitulés comme «communication», «éthique» et «relation publique».
Formulaires
Je devais être sensible au sujet car un autre ami m'a parlé aussi de sa fin de carrière de géologue à peu près de la même façon. Son truc à lui, c'est expliquer la formation des roches, découvrir un gisement, explorer le terrain, tâches pour lesquelles il a été formé à l'université. Pourtant il passe sa vie dans des formulaires, des débats pour lui sans fin et des questions auxquels le plus souvent il ne trouve pas de réponse satisfaisante pour son interlocuteur.
Son truc à lui, ce sont les cailloux, la cristallisation, la formation des diamants et la découverte de l'or ou de ces métaux rares indispensables pour fabriquer les cellulaires. Pourtant il n'aimerait pas se retrouver à son âge dans une tente humide au milieu de nulle part, entouré de moustiques et de roches à perte de vue. Cette aventure-là n'est plus la sienne, il en convient très facilement.
Bien des gestionnaires d'aujourd'hui ont une solide formation scientifique mais ils ont le sentiment de s'en servir trop peu et certains pensent qu'il s'agit là d'un gaspillage de compétences... Dans notre société devenue «de l'information», bien peu de professionnels ont appris à l'école que la science ce n'est pas toute la vie, même professionnelle, et que la relation aux autres humains sous toutes les formes que cela prend, fait aussi partie des compétences à mettre en oeuvre même pour un forestier et même pour un géologue.
Notre monde se complexifie, c'est un fait. Former des professionnels comme si ce n'était pas le cas, c'est mal les préparer au monde. Pourtant les études vraiment multidisciplinaires restent rares dans les universités. C'est une réflexion qui nous occupe beaucoup dans la formation des éco-conseillers de savoir comment articuler sciences de la nature et sciences humaines. Souvent les spécialistes de chaque discipline ne sont pas sur la même longueur d'ondes, et c'est bien normal : ils n'étudient pas la même chose. Un arbre, une roche et un humain, ça ne se comporte pas de la même façon et par conséquent, les connaître exige des méthodes et des approches différentes. La formation des éco-conseillers les prépare à la vie dans sa complexité, et donc à la vraie vie: exercer une profession aujourd'hui c'est mettre en oeuvre des compétences qui viennent de connaissances multiples.
Communication
Pour mes amis, l'importance de communiquer avec le public se résume au fait de dire la vérité scientifique des roches ou des arbres. Et ils ont la certitude que le public va les «croire» puisqu'ils parlent de sciences! Ils évaluent leur utilité sociale au fait que celui qui écoute va être d'accord. Pour moi, s'ils parviennent à introduire de la science dans les débats publics, ils ont réussi leur communication. La prérogative des décisions revient aux humains qui ne se laissent jamais réduire aux raisonnements scientifiques. Notre raison ne remplace pas notre empathie, la vérité des faits n'enlève rien à la beauté du monde, la rentabilité n'a rien à voir avec le bonheur. La science s'occupe seulement de vérité et encore, d'une vérité contemporaine...
Nicole Huybens verse son cachet à la campagne de développement de l'UQAC.