Les auteures de cette lettre d’opinion se disent déçues de constater que la prostitution est la grande oubliée du débat politique actuel et elles demandent aux candidats et candidates des différents partis et à leurs chefs de se positionner en faveur des revendications qu’elles ont formulées.

La prostitution, une grande oubliée des débats

Nous sommes des femmes, des survivantes, des travailleuses, des mères, des féministes, et nous revendiquons le droit des femmes de ne pas se prostituer pour vivre. Si les prises de conscience qui ont émergé dans la foulée des mobilisations entourant #metoo et «Fugueuse» nous rendent optimistes, nous sommes aussi déçues de constater que la prostitution est la grande oubliée du débat.

Parce qu’elle entérine le droit des hommes d’user des corps et des sexualités des femmes, parce qu’elle laisse des marques psychologiques, physiques et économiques, la prostitution est une violence sexuelle, raciste et coloniale envers les femmes. Il est grand temps que nos dirigeants et nos dirigeantes cessent de l’ignorer et agissent en conséquence.

Certains discours politiques prétendent que la prostitution est un choix parmi d’autres. Pourtant, nombreuses femmes ayant un vécu dans la prostitution témoignent des contraintes sociales en amont qui les ont fait emprunter ce chemin : pauvreté, abus vécus dans l’enfance, problèmes de santé mentale, dépendances, racisme, marginalisation, etc. Ces vulnérabilités sont exploitées par des hommes de divers horizons, clients et proxénètes, qui doivent être tenus responsables de leurs gestes : une loi existe, il manque simplement le courage politique de l’appliquer.

Si la prostitution était réellement un choix, il serait aussi facile d’en sortir que d’y entrer. Ce n’est pas le cas. Les obstacles qui se dressent devant les femmes qui souhaitent sortir de ce milieu sont importants : être accompagnée et être soutenue financièrement fait toute la différence. Malheureusement, nos gouvernements semblent incapables d’offrir des alternatives économiques viables pour les personnes-prostituées et des ressources financières adéquates aux organismes qui les accompagnent. C’est pourquoi nous lançons aujourd’hui cet appel, afin que nos représentants politiques s’engagent concrètement sur la voie de l’égalité effective entre les hommes et les femmes.

Nous remarquons que certains partis politiques adoptent un discours opportuniste en se positionnant contre la prostitution juvénile, tout en restant silencieux sur la prostitution en général. Cette distinction entre les femmes mineures et les femmes majeures nous semble néfaste et masque les violences que continuent de subir les femmes en situation de prostitution lorsqu’elles fêtent leurs 18 ans. La prostitution n’a pas d’âge, mais a plusieurs visages. Ce sont les visages de Julie, Anne, Marie, Rebecca, Sylvie. Elles ont 16, 30, 56, 64 ans, peu importe. Elles se battent pour obtenir justice, pour être entendues et respectées. Il est temps que vous les écoutiez.

Nous appelons les candidats et candidates à se positionner en faveur des revendications suivantes :

– Que le prochain gouvernement s’engage à défendre le maintien et l’amélioration de la loi C-36 auprès d’Ottawa, en exigeant notamment la décriminalisation des personnes prostituées et le financement de ressources et d’alternatives viables pour les personnes ayant un vécu dans la prostitution.

– Que le prochain gouvernement finance la mise sur pied de centre de services intégrés, dont de l’hébergement pour femmes en voie de sortie de la prostitution, afin de soutenir les femmes ayant un vécu dans la prostitution.

– Que le prochain gouvernement s’engage à adopter un plan de sensibilisation auprès de la population et auprès des professionnels de la santé et de l’intervention sociale, afin de démystifier la prostitution et l’intervention féministe.

– Que les personnes victimes de traite aient accès à l’IVAC.

– Que le prochain gouvernement s’engage à modifier le mode de financement des groupes communautaires, dont ceux qui viennent en aide aux femmes ayant un vécu en lien avec la prostitution, afin que ceux-ci disposent d’un financement à la mission.

– Que le prochain gouvernement s’engage à offrir des perspectives professionnelles plus intéressantes pour les femmes, notamment en augmentant les salaires dans les secteurs d’emploi à prédominance féminine et en facilitant l’accès des femmes dans les secteurs d’emploi à prédominance masculine.

#jetaisFanny

Valérie Legal Tender, Jeanne Reynolds, Rose Sullivan, Cindy Labonté, Catherine Gorka, Lorraine Roy, Jennie-Laure Sully, Martine B. Côté, pour la Concertation des luttes contre l’exploitation sexuelle (CLES)