La passion suffit-elle?

OPINION / Pour décrypter quelques idées reçues qui alimentent les débats en matière d’éducation artistique, il semblerait que pour beaucoup, enseigner les arts ne s’apprend pas. Ce serait le fruit d’une habilité naturelle, une sorte de don ou de vocation. Bref, il suffirait d’aimer les arts pour les enseigner. Vraiment ?

L’auteure de cette lettre est Sylvie Morais, professeure en théorie de la formation artistique à l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC) et chercheuse au Collectif de recherche en enseignement des arts (CRÉA)

La question vive qui se pose ici est celle de l’enseignement des arts parce que souvent, cette profession ne fait pas très sérieuse. Pour beaucoup, enseigner les arts, c’est facile, c’est même un jeu d’enfant. Il suffirait de connaître deux ou trois techniques vocales, un peu de dessin, du modelage, du papier bouchonné, et puis voilà ! Toutefois, nous pensons que ce sont des idées reçues que celles de croire qu’il suffit d’être passionné par l’art pour l’enseigner. Mais qu’est-ce qui fait la particularité de l’enseignement des arts ?

L’expérience de la création

Enseigner les arts, c’est mettre en place les conditions pour que l’apprenant puisse vivre une expérience de création et développer sa pensée créatrice. Mais comment définir la création ? Un positionnement, une attitude, une compétence ? Nous avons longtemps pensé que créer était une action par laquelle nous pourrions donner naissance à quelque chose à partir de rien : tirer du néant… Mais aucun humain ne produit quoique ce soit à partir de rien. Nous sommes des êtres culturels en interaction avec nous-mêmes, les autres et notre environnement. Créer, c’est donner forme à nos intentions, nos émotions, jouer avec nos idées, imaginer des métaphores et des analogies, produire des symboles. C’est aussi utiliser l’humour et l’histoire. Nos histoires. Créer, c’est développer son indépendance de jugement, son esprit critique. C’est déployer sa conscientisation aujourd’hui nécessaire dans cette culture du numérique qui est désormais la nôtre.

Développer la compétence à créer chez l’apprenant relève de l’être, et non pas de l’avoir. Il ne s’agit pas seulement de connaître des techniques, des éléments de langage artistique et des savoirs culturels, mais encore faut-il savoir les mettre en acte dans un processus créateur. L’acte créateur est une prise de risque, une sorte de dépassement de soi, une sortie de ses zones de confort. Et du cadre. Une attitude créative invite à se mettre au défi, à prendre des chemins inattendus, à se faire confiance et à trouver des réponses à un problème donné en combinant les ressources qui sont à notre portée : notre corps, nos savoirs, notre expérience, notre imaginaire, nos émotions et aussi les autres. Développer une compétence à créer, qui donne envie d’être créateur tout au long de sa vie, est de la plus haute importance, car personne ne peut prédire avec certitude les problèmes planétaires que devront résoudre les enfants qui entrent au primaire aujourd’hui !

Enseigner les arts, ça s’apprend !

C’est parce que nous faisons appel à l’être dans toutes ses dimensions qu’il est aussi important d’apprendre à enseigner les arts. Apprendre des pédagogies relationnelles (énactives, performatives, par projets) est de première nécessité pour l’enseignant des arts qui veut développer la pensée créatrice de l’apprenant. Il faudra aussi apprendre à utiliser des stratégies pédagogiques qui refusent de reproduire, de faire à la manière de… mais qui, au contraire, suscitent le désir de chercher, d’explorer, de détourner, de déformer. Dynamiser sa classe avec l’énergie de l’action créatrice exige de la part de l’enseignant une forme d’improvisation à partir de laquelle apparaissent des découvertes qui combinent intuition et réflexion. Pour enseigner les arts, il faut apprendre surtout à s’engager dans un processus créateur et développer sa propre pensée créatrice.

On comprend assez facilement qu’enseigner les arts puisse être confié à des enseignants spécialistes, tant on insiste sur l’importance que prend le processus créateur. On s’imagine mal avoir la responsabilité de soutenir la démarche de création de l’apprenant si on n’a pas soi-même expérimenté et intégré une démarche semblable. En arts, il ne suffit pas d’avoir de solides notions disciplinaires pour pouvoir enseigner, encore faut-il avoir vécu et exploré des expériences créatrices pour soi-même. La visée de ce type de formation professionnelle ne serait donc pas de développer uniquement l’aptitude à dispenser l’enseignement des arts, mais de préparer à une pratique de l’art dans ses formes les plus actuelles et interdisciplinaires.

Enseigner les arts ne se fait donc pas à la légère et ne peut être laissé entre les mains des seuls passionnés. Pas étonnant que le programme de baccalauréat en enseignement des arts interdisciplinaire de l’UQAC accueille de plus en plus d’étudiants. Pourquoi ? Parce qu’en plus d’être passionnants, ces artistes pédagogues et aussi chercheurs apprennent à développer la faculté d’être l’artiste d’un enseignement porté par un questionnement pédagogique, artistique et culturel jamais interrompu (Poussier, 2013).