Claude Villeneuve

La menace silencieuse

CHRONIQUE / Le climat planétaire se réchauffe. Depuis plus de 30 ans, les preuves s’accumulent à mesure qu’on investit des efforts de mesure dans tous les pays. L’agence américaine qui s’occupe de l’atmosphère et des océans, la NOAA, publie en continu des données et analyses qui nous permettent de mieux comprendre le phénomène. Mais si la température moyenne de l’atmosphère est un indicateur du réchauffement du climat, il en est un autre, moins spectaculaire, mais encore plus significatif qui ne fait pas souvent la manchette. L’augmentation de la chaleur accumulée dans les océans est une menace silencieuse qui va déterminer le climat dans les prochaines décennies.

Dans son rapport annuel sur le climat planétaire, la NOAA présente plusieurs informations importantes. On y apprend que 2019 a été en moyenne la deuxième année la plus chaude enregistrée depuis 1880, tout juste derrière 2016, mais aussi que les cinq dernières années occupent les cinq premiers rangs du palmarès. Les mois de juin et de juillet 2019 détiennent le record de chaleur mensuel historique. 

L’année dernière détient aussi le record de chaleur sur les océans dans l’hémisphère nord et sur les continents dans l’hémisphère sud. On y apprend plusieurs informations intéressantes sur les conditions de température et de précipitations locales. Preuve que le réchauffement global ne se matérialise pas également partout, janvier 2019 a connu un record de froid au Canada. 

Mais tout cela est bien évidemment lié à la nature de l’atmosphère. Composé de gaz, l’air se réchauffe ou se refroidit rapidement, il voyage sur de grandes distances, à la faveur des vents, et transporte somme toute relativement peu d’énergie par kilomètre cube de volume.

Au contraire, les océans ont une capacité de stockage d’énergie largement plus grande et une inertie thermique qui en assure la stabilité d’une année à l’autre. La chaleur latente des océans constitue le dernier chapitre de ce rapport factuel. À mon avis, c’est le plus inquiétant. C’est là qu’on peut voir se profiler le climat des prochaines années. 

En effet, 90 % de la chaleur excédentaire retenue dans le système climatique par l’augmentation des gaz à effet de serre est piégée par les océans. Ainsi, année après année, on peut observer une augmentation graduelle de leur température, tant en surface (0-700 mètres) qu’en profondeur (jusqu’à 2 km). La différence de chaleur latente des océans est calculée à partir de mesures de la température effectuées à longueur d’année sur tous les bassins océaniques. Cette donnée revêt une grande importance pour trois raisons. 

D’abord, une eau plus chaude occupe plus de volume. Il y a donc un lien direct avec le rehaussement du niveau de la mer. Deuxièmement, une eau plus chaude amplifie le transfert d’énergie vers l’atmosphère, provoquant des tempêtes plus violentes. Enfin, une eau plus chaude retarde la prise des glaces en hiver.

L’an dernier, la chaleur latente des océans pour les 2000 premiers mètres a battu le record des 70 dernières années avec 228 zettajoules (228*1021J). C’est une quantité phénoménale d’énergie. L’accroissement net depuis 2018 a été de 25 zettajoules et la chaleur latente des océans est en progression constante depuis dix ans. C’est dans l’Atlantique et dans l’Océan austral, spécialement autour de l’Antarctique, qu’on observe la plus forte progression.

Le réchauffement des océans est inquiétant. Il explique la migration de nombreuses espèces de poissons vers les pôles, comme les pêcheurs peuvent l’observer. Les glaces se forment de plus en plus tard et sont plus minces dans l’Arctique, les tempêtes sont plus violentes et causent plus d’érosion sur les côtes. D’immenses radeaux de glace se détachent de l’Antarctique. Et cela ne changera pas, même si on contrôle les émissions de gaz à effet de serre. Il faudra des siècles pour renverser cette tendance.