Isabel Brochu dénonce l'absence de texte explicatif et argumenté, ainsi qu'un manque de démonstration pour appuyer certaines affirmations en lien avec les croisières.

La fameuse étude sur les croisières

Deux élus baieriverains se sont livrés récemment à un échange surréaliste sur la pertinence des études pour mesurer les retombées des croisières. De quoi refroidir les naïfs qui croient que les décisions politiques s’appuient sur un minimum de raison. Parce que, disons-le, la question se pose pour tous les dossiers : comment prenez-vous donc vos décisions ? Il était connu que Promotion Saguenay (PS) gardait jalousement son étude sur les croisières. La journaliste Mélyssa Gagnon a publié et soumis les informations au débat, les élus devraient maintenant la rendre publique. Mon propos ne vise pas la qualité du travail des consultants. Les choix méthodologiques sont indiqués ainsi que leurs limites. Les impacts qui ne sont pas mesurés (mais supposés) sont bien identifiés. L’exercice consiste à nuancer et identifier ce qu’elle dit, ou pas, sur les retombées des croisières.

Le document de 40 pages est sous le format PowerPoint. Il n’y a pas de texte explicatif et argumenté ni de démonstration pour appuyer certaines affirmations. Les données sont le socle de toutes les études (scientifique et autres). On ne présente pas celles fournies par Promotion Saguenay, l’Administration portuaire de Saguenay, Segma recherche et Ville Saguenay qui ont servi aux calculs. Pas d’information non plus sur la méthode et les résultats des entrevues avec les partenaires qui servent au calcul des dépenses. Bref, impossible de porter un jugement critique sur la validité des données. Son format synthétique soulève des questions qui demeurent sans réponse. Sur quelle base argumentaire peut-on justifier que le quai a « un impact dynamique et persistant sur le développement économique régional » ou encore qu’il a un effet « structurant sur l’industrie touristique régionale » ? Ces affirmations méritent un minimum de démonstration.

Le calcul des impacts économiques est fait à partir du modèle intersectoriel développé par l’Institut de la statistique du Québec (ISQ). Une de ses limites est qu’il ne régionalise pas les résultats et ne permet pas de calculer les retombées fiscales municipales. Il donne les impacts pour l’ensemble du Québec. Les 1000 emplois générés sont pour le Québec, pas pour la région, encore moins pour La Baie. L’impact économique de 78 millions sur le PIB québécois est tout à fait inutile. Le PIB mesure la production totale d’un pays. Il ne dit rien sur la richesse collective ou la qualité des emplois créés. Le chercheur Yves Dion a développé un multiplicateur économique régional plus approprié et adapté à la réalité des petits territoires et à leur faible diversité économique tout en considérant l’apport d’argent neuf. L’ISQ le dit : une étude rigoureuse et sérieuse des résultats doit être réalisée dans une perspective de coûts-bénéfices. Ce n’est pas le cas ici.

Le modèle intersectoriel ne mesure pas les externalités sociales et environnementales (effets positifs ou négatifs du quai). Voilà quelques exemples d’externalités : la pollution générée par les bateaux, les impacts sur l’écosystème du fjord, la dégradation potentielle du site, les impacts visuels. L’étude présente la croissance de la valeur foncière comme une retombée additionnelle (mais non mesurée) sans nommer ses effets négatifs potentiels. Il manque donc un gros morceau pour se faire une bonne tête sur l’impact global du quai de croisières.

On comprend pourquoi PS ne diffusait pas ce document. Les impacts économiques mesurés sont pour le Québec et les autres non estimés (maintien d’emplois, diversification de l’activité économique, attractivité et notoriété régionale et embauche plus longue). L’étude recèle un grand potentiel de récupération politique et ce fut le cas en 2016. Elle ne répond pas à la question : est-ce que l’investissement génère des retombées satisfaisantes ? Elle peut difficilement appuyer les décisions pour le futur. Plus largement, et encore plus pertinent pour Saguenay, il serait bien de connaître les impacts du même dollar investi ailleurs, en arts et en culture, par exemple ? Moins de marketing et plus de rigueur seraient un bon début en cette période post-factuelle où les beaux bateaux altèrent le jugement.